L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique comme "Le Cosmos et le lotus" ou "L’Infini dans la paume de la main", avec le moine bouddhiste Matthieu Ricard, sera ce soir l’orateur des Grandes Conférences catholiques à Bruxelles. La conférence aura pour thème science et humanisme. Le professeur d’astrophysique à l’université de Virginie (USA) (voir aussi notre portrait en Homepage) nous a accordé un entretien, où transparaît sa passion pour l’Univers et ses mystères.

Pour vous, l’Univers et l’Homme sont en étroite symbiose. Nous sommes tous faits de poussières d’étoiles, dites-vous. C’est-à-dire ?

Tous les atomes qui sont dans nos corps sont des atomes faits à l’intérieur des étoiles, par leur alchimie nucléaire, sauf l’hydrogène et l’hélium, qui ont été faits dans les trois premières minutes de l’Univers. Donc le Big Bang n’a fait que ces deux éléments, qui sont les plus abondants de l’Univers (environ 73 et 25 %). Et les deux pourcent restants, ce sont les éléments les plus lourds, plus lourds que l’hydrogène et l’hélium. Et tous ces éléments lourds ont été faits à l’intérieur des étoiles. S’il n’y avait eu que l’hydrogène et l’hélium, on ne serait pas là pour en parler. L’hélium est trop simple, et l’hydrogène est trop stable, et il ne fait pas beaucoup de chimie non plus. S’il n’y avait eu que l’hydrogène, il n’y aurait pas eu de chimie complexe, donc pas de vie possible. Ce serait même difficile de fabriquer des neurones... L’univers serait dépourvu de vie, de conscience. Pour moi, il n’aurait pas de sens. Pourquoi toute cette beauté, cette harmonie, sans qu’une conscience l’apprécie ?

Vous parlez beaucoup d’harmonie dans vos ouvrages et conférences…

L’Univers est réglé de façon extrêmement précise. L’Univers est réglé par une quinzaine de constantes physiques (la constante de gravité, la masse des protons, des électrons ). On s’est aperçu que si vous changez un tant soi peu une de ces constantes, les étoiles ne se forment plus. Et si les étoiles ne se forment pas, il n’y a pas d’éléments lourds, et adieu la vie et la conscience. L’Univers serait vide et stérile. Ce serait un Univers rempli de nuages d’hydrogène et d’hélium. L’Univers a été réglé de façon extrêmement précise pour que la vie et la conscience apparaissent.

Les télescopes des astronomes, un moyen privilégié pour admirer cette beauté et cette harmonie ?

C’est extraordinaire ! Ce sentiment de beauté, je l’éprouve quand je regarde ces galaxies, ces étoiles. C’est réservé à une poignée d’êtres humains. Mais regardons la Terre, il y a aussi la beauté autour de nous : rivières, montagnes, arcs-en-ciel Pour tout ça, il y a des lois physiques. Tout n’est pas désordonné. Il y a une harmonie, un ordre, qui fait que la Science est possible. Pour en revenir aux télescopes, ces séances de travail se passent la nuit, dans des lieux superbes, loin de la civilisation. Parce qu’on doit d’abord échapper à la lumière artificielle, qui bloque la lumière des astres. Ce sont des lieux de toute beauté, parce qu’il faut aller dans les montagnes, en haut, pour échapper à la pollution de l’atmosphère terrestre. Déjà, on est entouré d’une beauté naturelle qui est extraordinaire. Moi, par exemple, je vais souvent en Arizona. Et puis le ciel, la nuit, c’est une merveille. C’est rempli d’étoiles, évidemment. A l’œil nu, on peut déjà voir 3 000 étoiles ! Quand je suis assis devant mon télescope (c’est une façon de parler, on travaille dans une salle bien éclairée, on ne regarde pas par l’objectif) quand l’image vient, quand la lumière est captée, je vois des galaxies sur l’écran de télévision, et c’est toujours un frisson

Pourquoi est-ce si impressionnant ?

Cette lumière est partie il y a des millions, voire des milliards d’années. Donc, si c’est parti il y a des milliards d’années, je remonte le temps ! Parce qu’en fait, la lumière met du temps pour nous parvenir. Je vois des galaxies telles qu’elles étaient il y a des milliards d’années. Plus on voit faible, plus on voit loin, et plus on voit loin, plus on voit tôt. C’est comme ça que ces télescopes sont de véritables machines à remonter le temps. Moi, je ressens vraiment une connexion cosmique par la lumière. L’Univers est tellement vaste qu’il n’y a aucun moyen pour l’homme d’aller jusqu’à ces galaxies ou même jusqu’à la plus proche étoile.

Ce qui fascine, dans l’astrophysique, n’est-ce pas aussi les nombreux mystères qu’il reste encore à percer dans l’Univers ?

Oui ! On ne connaît pas la nature de 96 % de l’Univers. On connaît la matière lumineuse (0, 5 % de l’Univers, avec les 100 milliards de galaxies, chacune contenant 100 milliards de soleils) et la matière noire (c’est-à-dire qui n’émet pas de lumière) ordinaire : protons, neutrons, électrons. C’est 3,5 %. Pour la matière noire exotique (22 %, qui n’est pas faite de protons, électrons ou neutrons) et l’énergie noire (74 % de l’Univers), on a aucune idée de leur nature ! On cherche encore. On connaît leur présence. On sait que s’il n’y avait pas cette matière noire "exotique", toutes les galaxies se disperseraient On a fait des hypothèses, essayé toutes sortes d’expériences pour voir s’il y a des particules, des trous noirs Mais on n’a rien trouvé, c’est complètement inconnu. L’énergie noire, elle, est responsable de l’accélération de l’Univers. C’est une sorte d’énergie répulsive. Mais qu’est-ce qui repousse ? On ne sait pas ! Ce sont les deux grands problèmes de l’astrophysique actuelle : quelle est la nature de l’énergie noire et quelle est la nature de la matière noire exotique. Si quelqu’un découvre cela, il aura son billet pour Stockholm, c’est sûr ! De toute façon, en sciences, si on résout une question, 1 000 autres se posent ! L’esprit humain, étant fini, ne comprendra jamais l’infini de l’Univers. Il restera toujours une part de mystère. C’est ce qui fait l’excitation de chercher