Pas de piscine pour les bébés fragiles ?
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Pas de piscine pour les bébés fragiles ?

Laurence Dardenne

Publié le - Mis à jour le

Particulièrement sensibilisé à la problématique du chlore dans les piscines, et plus encore s’agissant de l’exposition des jeunes enfants, le Pr Alfred Bernard, toxicologue à l’UCL et directeur de recherche au FNRS, est l’un des pionniers dans ce domaine de recherche. Auteur de plusieurs études sur le sujet, que La Libre avait publiées en primeur à l’époque, le chercheur nous a fait part de sa réaction, suite à la recommandation faite, lundi, par l’Office allemand pour l’Environnement (Uba), d’éviter la fréquentation des piscines aux enfants en bas âge avec antécédents familiaux d’asthme ou d’allergie. (Voir ci contre)

Que pensez-vous de la recommandation qui vient d’être faite, en Allemagne ?

Cela fait suite à une mesure un peu similaire qui a été prise en France par l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire Alimentation), laquelle a également recommandé la prudence avec les jeunes enfants, en particulier ceux présentant un terrain atopique, c’est-à-dire ayant tendance à faire des allergies. Les Français ont même été un peu plus loin puisqu’ils parlent de faire un suivi médical pour les très jeunes enfants.

Cette mesure découle non seulement de nos travaux, mais également d’études récentes, publiées il y a un mois, et montrant que, souvent dans ces piscines désinfectées au chlore et très polluées par les jeunes enfants, il existe des substances ayant des propriétés mutagènes. L’exposition à des produits potentiellement nocifs est donc réelle. Cette mesure fait probablement suite à ces récents travaux. Même si les Allemands sont conscients du problème depuis longtemps, c’est un peu la goutte qui a fait déborder le vase. A ma connaissance, l’Allemagne est donc le deuxième pays à prendre des mesures ou tout au moins à faire des recommandations qui vont dans le bon sens, en visant à réduire l’exposition à ces produits.

Quelles sont les données dont on dispose à l’heure actuelle pour justifier une telle mesure de précaution ?

Nous avons suffisamment d’arguments indiquant que si ces produits ne sont pas bien contrôlés - ce qui est le cas dans l’eau et dans l’air -, on voit apparaître des risques potentiels chez les jeunes enfants.

Quels sont précisément les risques ?

Depuis plusieurs années déjà, nous avons pu observer essentiellement des risques accrus d’asthme et d’affections allergiques (rhume des foins, rhinites ). Cela concerne tout de même 40 % des enfants. Il s’agit de bambins qui ont au départ des antécédents familiaux. Parce que l’un des parents, par exemple, est allergique ou asthmatique, ils présentent un terrain qui les prédispose à l’une de ces maladies. Par ailleurs, des études récemment menées en Belgique ainsi qu’en Norvège ont permis de mettre en évidence le fait que, par leur caractère irritant, ces produits fragilisent les voies respiratoires non seulement par rapport aux allergènes mais aussi aux virus. On a ainsi observé un risque accru de bronchiolite, dont on n’a pas encore défini exactement les mécanismes. Est-ce l’air ? L’eau ? Quoi qu’il en soit, nous avons là un faisceau convergent et assez convaincant d’arguments qui incitent à la prudence pour de jeunes enfants a fortiori fragiles, et d’autant que l’on se trouve dans un milieu difficilement contrôlable.

Outre les risques accrus d’affections respiratoires, qu’en est-il d’éventuelles mesures à prendre pour le reste de la population ?

Une équipe américaine a récemment mis en évidence des risques systémiques liés à la présence de substances comme le chloroforme. Il faut savoir que tous ces sous-produits de chloration ne sont pas des molécules innocentes. Ils ont des propriétés toxiques et pénètrent de façon importante par la peau, ce qui pose plus encore un problème pour le jeune enfant. Plus il est petit, plus il absorbera facilement le produit car sa peau est davantage perméable. L’Organisation mondiale de la santé a montré qu’un bébé absorbait en une heure autant de chloroforme qu’un maître-nageur en une semaine ! Si cette mesure vise avant tout à protéger contre les effets à court terme les populations sensibles contre ces irritants, en prenant de telles mesures, on protégera l’ensemble de la population de ces produits dérivés qui ont des propriétés mutagènes.

Estimez-vous, dès lors, qu’une telle recommandation serait aussi justifiée en Belgique ?

Oui. Ou alors il s’agirait de renforcer les normes, comme cela a été fait en Allemagne. Je pense en effet que, dans un premier temps, il faudrait renforcer les contrôles et les normes. Les Allemands ont des normes plus strictes; ils mettent moins de chlore. Dans un second temps, si on n’est pas capable de bien contrôler cet environnement - et manifestement il existe des établissements qui ne sont pas conformes -, il conviendrait d’inciter à la prudence. C’est une simple question de bon sens.

On vise ici les enfants en-dessous de 2 ans. Et ensuite ?

Je pense qu’il faut en tout cas être très prudent dans la pratique des bébés nageurs et envisager le rapport risques/bénéfices. Personnellement, je dirais qu’avant l’âge de 6 ou 7 ans, les enfants se retrouvent dans un milieu qui est finalement très contaminé, par l’urée notamment, par des bactéries mais aussi par des virus, et qui nécessitent donc beaucoup de chlore pour être combattus. Les enfants qui, à cet âge, ne contrôlent pas leur hygiène, s’exposent ainsi beaucoup plus que le reste de la population pour un bénéfice qui n’est finalement pas énorme puisque, en maternelle, ils ne font surtout que patauger et n’apprennent pas vraiment à nager. Je dis donc qu’il faut minimiser l’exposition : soit on y arrive par des contrôles et l’imposition de normes et on donne des garanties aux parents, soit, si on n’en a pas les moyens, on est plus prudent et l’on rend obligatoire cette pratique un peu plus tard, lorsque l’enfant est capable de maîtriser son hygiène.

Il existe aussi des alternatives, comme les piscines sans chlore…

En effet, les piscines qui fonctionnent avec un filtre cuivre-argent constituent notamment une alternative. C’est, selon moi, une des meilleures alternatives car il ne s’agit pas d’un produit biochimique; ce n’est pas un biocide. Ceci dit, cette alternative n’est possible que si les gens ont de l’hygiène. L’ozone ou l’eau oxygénée sont d’autres possibilités. Reste l’autre alternative qui consiste à renforcer les normes de chloramine. En Allemagne, elles sont quatre fois plus basses et cela force les gestionnaires de piscines à imposer des conditions d’hygiène plus strictes. Et c’est en effet par là qu’il faut commencer, ce qui n’est pas facile avec les jeunes enfants.

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