Entretien

Christian de Duve, seul Nobel belge toujours en vie, fêtera ses 95 ans mardi prochain. Malgré son grand âge, il garde l’esprit vif et alerte. Dans un entretien avec "La Libre", il en appelle à un sursaut des hommes. Ces dernières années, il a publié coup sur coup, chez Odile Jacob, des livres marquants, retraçant de manière saisissante l’histoire de la vie. Mais cet humaniste a aussi exprimé sa vision du monde, sans Dieu personnel, mais avec un appel à la responsabilité des hommes. Dans son livre important, "Génétique du péché originel", publié au printemps 2009, il lançait un cri d’alarme, estimant que l’humanité, si on ne faisait rien, allait droit dans le mur et il prônait, entre autres, une limitation généralisée des naissances dans le monde pour freiner l’explosion démographique. Nous l’avons rencontré dans sa maison située juste sur la frontière linguistique.

Quel est votre état d’esprit à 95 ans ?

Si je regarde en arrière et grâce à la longévité que m’ont donnée mes gènes, je constate que j’ai eu la chance de vivre le siècle le plus extraordinaire de toute l’histoire de l’humanité. Dans tous les domaines, les découvertes furent sensationnelles. En cosmologie, on découvrait le Big bang et les trous noirs. Au moment où on se parle, un véhicule envoyé par les hommes cherche des traces de vie sur Mars. En physique fondamentale, on a pénétré au cœur de l’atome et on attend avec impatience maintenant la décision du comité Nobel sur le fameux boson de Brout-Englert-Higgs confirmé par les expériences du CERN. S’il décide de consacrer cette découverte, reconnaîtra-t-il le mérite de notre compatriote François Englert ? On ne peut qu’espérer que ces experts suédois seront bien renseignés et ne céderont pas à un quelconque lobby anglo-saxon. Mais le plus révolutionnaire du siècle est dans mon domaine. Quand je suis entré à l’université, on ne savait quasi rien sur la vie, mais quand j’ai pris ma retraite il y a 30 ans, on savait comment la vie fonctionne dans l’ensemble du monde vivant, microbes, moisissures, végétaux, animaux et humains. D’avoir vécu tout cela fut extraordinaire et j’appartiens définitivement à une génération privilégiée. Car nous avons connu aussi le boom des technologies. Je me rappelle encore très bien le vol transatlantique de Lindbergh en 1927. J’ai vécu le développement du nucléaire civil comme militaire et toutes les révolutions électroniques. Il est impossible de trouver une génération qui a connu de tels changements. Mais qu’en a-t-il été des mentalités ?

C’est le côté noir.

Comment la société a-t-elle réagi à toutes ces découvertes ? Certes, elle a utilisé la plupart des applications nouvelles (de la télévision à Internet), pas toutes (le nucléaire et les OGM ont été parfois diabolisés), mais les évolutions des sciences et techniques n’ont quasi pas influencé le mode de pensée des gens dont beaucoup continuent souvent à voir le monde comme on le voyait au Moyen Age. Même les journalistes qui font des efforts d’explication, cèdent souvent à l’émotif et au sensationnalisme. En regardant le futur, je suis extrêmement inquiet sur l’avenir même du monde. C’est surtout en matière de démographie que la cécité est la plus forte. De mon vivant, la population mondiale aura quadruplé avec ce que cela signifie comme occupation des derniers recoins habitables de la planète, pollution de l’environnement et exploitation irresponsable des ressources naturelles. Les conséquences de cette explosion démographique représentent une menace terrifiante pour l’humanité. Si on ne fait rien celle-ci pourrait disparaître et pas à très longue échéance, je parle en termes de quelques siècles ou même beaucoup moins. Je suis donc ébloui par le passé que j’ai vécu et effrayé par l’avenir.

En quoi les mentalités n’ont pas évolué ?

Les gens n’ont pas appris à raisonner avec la rigueur et l’honnêteté intellectuelle qu’essaient d’observer les scientifiques, à pratiquer le doute méthodique dont parlait Descartes. Ils manquent d’objectivité et sont obnubilés par des croyances et des certitudes qui ne se fondent sur aucune réalité démontrable. C’est vrai du Pape qui parle de "vérités révélées" et donc, non contestables et qui est pourtant suivi par 1,5 milliard de gens. C’est vrai des disciples de Mahomet, de José Bové qui lui aussi, lance des "vérités" sans les démontrer, ainsi que des fondamentalistes chrétiens aux Etats-Unis. Imaginez que 50 % des Américains ne croient pas dans la théorie de l’évolution de Darwin, dans le pays le plus développé du monde ! Mais il y a plus grave. Nous risquons d’aller vers de nouvelles guerres de religion qui pourraient embraser tout le Moyen Orient, mais avec des armes autrement destructrices que celles des Croisés.

Un exemple de ce manque d’objectivité est selon vous, le débat sur les OGM.

J’ai été choqué de voir comment on a immédiatement titré "Les OGM sont dangereux" sur base d’une seule étude qui n’a même pas reçu la caution du monde scientifique. C’est comme si, après le drame du Softenon, on avait conclu : "Les médicaments sont dangereux". De plus, l’étude dont il est question est très criticable sur le plan scientifique, ayant été effectuée sur un nombre réduit d’animaux connus pour développer spontanément le genre de cancer que les auteurs attribuent à l’OGM. Enfin, les auteurs de l’étude sont des adversaires déclarés des OGM. Il y avait donc conflit d’intérêt comme c’est le cas, d’ailleurs, lorsque Monsanto en sens inverse, fait des études sur les OGM. Il s’agit, en effet, dans le cas en cause, d’un OGM résistant à un herbicide donné et donc sans utilité si on n’utilise pas cet herbicide (fabriqué par la firme en question). Il faut des études objectives, sans a priori. On peut rejeter un OGM mais en accepter un autre par exemple. Personne n’a rappelé que des centaines de millions d’Américains mangent des OGM depuis des années sans qu’on ait signalé le moindre accident. En réalité, il règne une peur irrationnelle basée sur l’ignorance et parfois, la malhonnêteté intellectuelle. Tous les organismes ou presque, qui nous entourent ont été modifiés par l’homme depuis 10000 ans, par sélections et croisements des espèces. L’homme de Cro-Magnon ne les reconnaîtrait pas. Seule différence, nos ancêtres ont exploité des modifications génétiques existantes dues au hasard. Avec les OGM, on choisit une modification génétique rationnellement dans un but déterminé. Est-ce un tort de remplacer le hasard par la raison ? On se trouve devant un nouveau fondamentalisme, pour lequel tout ce qui est naturel est sacré. Cela n’a aucun sens. La nature n’est ni bonne ni mauvaise; elle est indifférente. La nature, ce n’est pas seulement les beaux paysages ou la moisissure qui fabrique la pénicilline, c’est aussi le bacille de la tuberculose et le virus du Sida. J’adore la nature mais ce n’est pas pour autant que tout y est forcément bon. On trouve une autre forme de respect de la nature dans la doctrine catholique qui voit dans la nature une œuvre voulue par Dieu à laquelle on ne peut pas toucher, dans le contrôle des naissances, par exemple, où seule la méthode dite "naturelle" est admise.

Exagère-t-on le principe de précaution ?

Je suis pour un contrôle sociétal par des gens compétents et pour une application raisonnable du principe de précaution, mais on va parfois trop loin. Ainsi des applications de vaccination anticancéreuse ou l’utilisation d’un riz doré avec ajout de vitamine A sont retardées depuis des années parce que leur innocuité n’a pas été entièrement démontrée, au risque de ne pouvoir sauver à temps un grand nombre de vies humaines.

Cela va de mal en pis ?

Je le crains, même si j’espère toujours que la sagesse nous amènera à réagir avant qu’il ne soit trop tard. Mais d’où viendra la réaction ? Qui seront les éducateurs de demain qui pousseront à cette sagesse nécessaire ? Ce fut longtemps le rôle des religions mais elles s’enferment dans un prosélytisme pour défendre des positions doctrinales soi-disant révélées et, dès lors, incontestables. J’aimerais que le pouvoir soit occupé par des sages, mais dans l’histoire, les sages, qu’ils se nomment Socrate, Jésus ou Gandhi, ont été éliminés. On ne veut pas de "sages" car les solutions qu’ils apportent n’ont pas de profits immédiats alors que c’est ce que nos sociétés cherchent, entraînées par un processus de sélection naturelle dont elles sont les esclaves. Il faudrait que ces "sages" puissent agir sur l’éducation dès le berceau. C’est pourquoi je mets beaucoup d’espoir dans une participation plus grande des femmes dans la société. La première éducation des enfants est en grande partie dans leurs mains et elles sont peut-être, comme les autres femelles de mammifères, génétiquement moins agressives que les mâles. Je suis pessimiste aujourd’hui, mais je veux rester aussi, optimiste car je ne veux pas que mes petits-enfants héritent d’une catastrophe. Avec son cerveau quatre fois plus gros que celui d’un chimpanzé, l’homme est le seul être vivant qui pourrait s’opposer à la sélection naturelle. S’il le voulait bien.