ÉCLAIRAGE

Et voilà que revoilà la sempiternelle histoire de l'orange plantée sur l'aiguille à tricoter. On va vivre, demain, le jour le plus court de l'année. Tout cela, expliqueront les instituteurs, à cause de l'orange et des 24 heures qu'il lui faut pour faire une rotation entière sur son axe. Jour ou nuit, donc, selon qu'on est en Chine ou bien ici. Jour court ou long, selon les saisons, à cause de l'inclinaison de l'aiguille à tricoter.

Au-delà de l'astrophysique de bac à sable, la réalité est inhumaine: à Bruxelles, en ce 21 décembre, il ne fera jour que durant 7 heures et 57 minutes. Inhumaine parce que, la lumière agissant sur lui comme un antidépresseur, l'homme est animal résolument diurne, disent les neurologues.

Dans l'antiquité déjà, les médecins grecs recommandaient l'exposition au soleil pour traiter la léthargie. Avant la Seconde Guerre mondiale, les hôpitaux à la fine pointe de la technologie faisaient construire des solariums. Aujourd'hui, le village autrichien de Rattenberg se risque à la science-fiction: d'ici à 2007, un immense miroir orientable suivra la course du soleil pour réfléchir sa lumière en direction du village. Cela fait neuf siècles que la colline au sud du patelin masque entièrement le soleil de novembre à la mi-février.

A Rattenberg ou ailleurs, impossible de vivre sans lumière. A tel point que l'Organisation mondiale de la santé a mis en évidence une disparité étonnante des problèmes de dépression et de troubles du sommeil entre le Nord et le Sud de la planète. L'étude montre que ces traumatismes sévissent surtout dans l'hémisphère nord. Le manque de lumière n'est sans doute pas le seul en cause, mais il est étonnant de constater qu'il y a plus de dépressions en Mongolie qu'en Indonésie. Et plus au Minnesota qu'au Mississipi, deux contrées sociologiquement comparables. En Europe, c'est la Finlande qui détient le triste record du taux de suicide. Là où les jours d'hiver ne donnent que quelques heures de clarté tout au plus, certains bars ont posé des appareils de luminothérapie sur les tables: des lampes qui diffusent une lumière comparable à celle du jour. Même chose, paraît-il, sur les bureaux des employés de Nokia.

Ce n'est que vers la fin des années 70 qu'on a sérieusement commencé à accorder à la lumière des vertus thérapeutiques, lorsque les cliniciens se sont intéressés à la «dépression saisonnière» -qui toucherait sérieusement 3 à 6pc de la population de nos pays. Une dépression que l'on considère comme une forme virulente du «blues hivernal» qui touche, lui, 25pc de la population, selon la Society for Light Treatment and Biological Rhythms (SLTBR).

Plus savamment appelée «trouble affectif saisonnier» (TAS), la dépression saisonnière est récurrente: elle revient chaque année vers le mois d'octobre chez les personnes concernées. Manque d'enthousiasme, troubles de l'humeur et de la sexualité. Mais aussi- et ces symptômes sont inverses à ceux de la dépression «classique»- hypersomnie, somnolence diurne et tendance à la boulimie.

Il a fallu attendre 1984 pour que le chercheur américain Norman E. Rosenthal publie un premier article sur le traitement de la dépression saisonnière par la «bright light therapy». A l'époque, ses idées sont accueillies avec beaucoup de scepticisme, l'orthodoxie voyant là un délire New Age. A la fin des années 90, les travaux du psychiatre américain Daniel F. Kripke poussent à un consensus médical quant aux vertus de cette thérapie. Aujourd'hui, les spécialistes admettent sans détour ses effets antidépresseurs et ses bienfaits dans les traitements des troubles du sommeil.

Ainsi, au CHU de Liège, c'est au Centre du sommeil qu'il faut se rendre pour causer luminothérapie. Les cordonniers étant les plus mal chaussés, le neuropsychiatre Robert Poirrier nous y accueille au sous-sol, dans un bureau éclairé au néon. Il préfère le terme de photothérapie: puisque «thérapie» vient du grec, autant lui ajouter un préfixe de la même filiation.

D'entrée de jeu, le professeur parle de «biorythme circadien»- de circa, environ et dies, jour. Une «horloge biologique» qui permet à l'homme de s'adapter aux variations périodiques du milieu, en particulier à l'alternance du jour et de la nuit. «En moyenne, explique-t-il, nous avons des horloges internes qui fonctionnent sur environ 24h15, 24h30. Soit un peu plus que la durée d'une rotation terrestre. Mais nous n'allons pas tous les jours dormir vingt minutes plus tard que la veille. Cela parce que nous sommes réajustés par des marqueurs de temps. Le principal d'entre eux étant la forte lumière du jour.»

Ainsi, conclut le spécialiste, «les dyssomnies dues à des troubles du rythme circadien peuvent être traitées par la photothérapie, qui régulera la sécrétion de la mélatonine». Nous y voilà: la mélatonine fait ralentir le corps dans ses activités, un état qui colle bien avec la dépression. Or, la sécrétion endogène de cette hormone est formellement bloquée par la lumière. Une séance de photothérapie, bien calibrée et au bon moment, peut donc réguler les cycles éveil/sommeil.

Au-delà des problèmes de sommeil, les troubles affectifs saisonniers seraient, pour certains, aussi imputables à la mélatonine: ceux qui en souffrent en produisent trop durant la journée. En stoppant cette production, on laisse en quelque sorte la place à la sécrétion de sérotonine, un neurotransmetteur qui a un effet antidépresseur.

De plus, «il se pourrait, ajoute le professeur en utilisant le conditionnel, que la lumière active aussi des régions de la base du cerveau et stimule ainsi directement une production de sérotonine». En un mot comme en cent, la luminothérapie est aujourd'hui ce qui se fait de mieux pour combattre les TAS. Associée à la prise de médicaments, elle est aussi efficace dans le traitement de dépressions plus sévères. Au pays de «L'Empire des Lumières», on estime qu'environ 80pc des gens travaillent à l'intérieur. C'est dire qu'on passe le plus clair de notre temps dans des pièces où l'intensité lumineuse va de 350 à 800 lux. Or, la stimulation lumineuse, qui agit sur l'épiphyse via la rétine, n'a un effet «excitant» que si elle est supérieure à 2500 lux. En plus de cette intensité d'éclairement, de récentes études démontrent que c'est la couleur bleue, celle du ciel, qui semble être la plus efficace. Les spécialistes parlent de longueurs d'ondes proches de 470 nanomètres.

Bien que la Belgique compte parmi les contrées aux cieux les plus diversifiés, il y fait désespérément gris en hiver. A part les vacances de neige et la balade dominicale au bord du lac de l'Eau d'Heure, il ne nous reste donc que l'artificiel. Les appareils de luminothérapie, dans les années 80, tenaient du bricolage. Aujourd'hui, de petites merveilles de technologie appelées «litebook» concentrent tous les gages de qualité et d'efficacité thérapeutique (agrément CE médical de type 3, pour les connaisseurs). Comme son nom l'indique, l'appareil n'est pas plus grand qu'un livre ouvert. Posé à 50 centimètres du visage, il diffuse une lumière bleue de 3000 lux. La «posologie» la plus courante consiste en une séance de 20 minutes dès le réveil, lorsque la mélatonine recommence sa sécrétion. Plus high-tech encore, une société liégeoise s'apprête à commercialiser ses «luminettes». Le dispositif se présente comme une paire de lunettes et projette une lumière adéquate sur des régions bien ciblées de l'oeil.

Olivier Van Reeth, docteur à la clinique du sommeil de l'hôpital Edith Cavell, prescrit régulièrement ce genre de séances. «Lorsque je leur propose, témoigne-t-il, les patients sont assez ouverts au principe. Ils sont rassurés par une thérapie aussi naturelle, sans effets secondaires ni addiction possible.» Le seul risque -puisque l'on trouve de tout, et en vente libre, sur les rayons des «magasins de bien être» - serait d'utiliser des appareils qui ne sont pas agréés. Sans danger, donc, mais les docteurs Van Reeth et Poirrier conseillent un diagnostic médical avant de s'adonner à la luminothérapie. «Pour la pratique, ajoute Robert Poirrier, c'est le patient qui devra se faire sa propre religion.» Une constante cependant: puisque la dépression saisonnière est récurrente, la luminothérapie peut être utilisée de manière préventive, dès le mois de septembre.

En avril dernier, la très sérieuse Association des psychiatres américains publiait un article qui reconnaissait pour la première fois que «la luminothérapie est non seulement efficace mais a des effets comparables à ceux des médicaments antidépresseurs. Cela dans les traitements des troubles affectifs saisonniers mais aussi des dépressions non saisonnières» (1). Plus loin dans l'article, les auteurs mettent le doigt sur une déplorable réalité: si la luminothérapie n'est pas plus développée à l'heure actuelle, c'est qu'elle n'a pas les moyens de faire le lobbying que font les industries pharmaceutiques pour les antidépresseurs.

Dépression saisonnière, troubles du sommeil, fatigues chroniques, travail en shifts ou de nuit, mais aussi perturbations liées au décalage horaire - «jet lag» dans le jargon. «On estime, dit Robert Poirrier, que 4 à 14pc de la population pourraient retirer un bénéfice, à l'un ou l'autre niveau, de la photothérapie. Vu l'accumulation de données scientifiques, on peut dire que ce n'est pas une médecine de confort. Il y a des indications éprouvées. C'est une médecine sérieuse, basée sur des preuves. Elle est de plus en plus connue des médecins généralistes et on l'enseigne aux étudiants en neurologie et en psychiatrie.»

Puisque le soleil nous boude, la science l'a réinventé. Et le factice n'a rien à envier au naturel: il a de belles heures devant lui.

(1) «American Journal of Psychiatry», vol.162, 4 avril 2005, pp.656-662. Disponible sur Webhttp://ajp.psychiatryonline.org

La Society for Light Treatment and Biological Rhythms a aussi un relais sur le net: Webhttp://www.sltbr.org/

En plus de son site Webhttp://www.dankripke.org, le psychiatre américain Daniel Kripke a mis gratuitement en ligne un livre électronique consacré à la luminothérapie Webhttp://www.http://www.brightenyourlife.info

Pour plus d'informations sur le «litebook» : Webhttp://www.litebook.be

© La Libre Belgique 2005