J’ai vu des milliers de femmes qui pesaient 120 kg depuis qu’elles avaient décidé d’en perdre 2 alors qu’elles en pesaient 56". Avec des chiffres qui paraissent extrêmes, mais malheureusement conformes à une certaine réalité, le Pr Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition, professeur associé à l’Institut Pasteur de Lille (1) expose posément la vaste problématique des régimes et leurs effets le plus souvent néfastes, sinon dévastateurs, à moyen et long termes.

En présentant la campagne, intitulée de manière un tantinet provocante "10 bonnes raisons de ne pas faire régime" - au moment où l’Organisation mondiale de la santé lutte comme jamais contre l’obésité - le Dr Patrick Tréfois, directeur scientifique de l’ASBL Question Santé précise : "il s’agit d’attirer l’attention sur les risques et effets pervers des pratiques amaigrissantes et d’inciter à une prise de conscience de la tyrannie de la minceur dans nos sociétés C’est une mise en garde par rapport à la dramatisation de l’obésité. Le message que nous souhaitons faire passer est : la perte de poids à tout prix n’est pas la réponse à l’obésité. Le processus est beaucoup plus complexe et il nécessite une prise en charge plus élaborée". Réalisée dans le cadre du projet "Voyons large", la campagne de sensibilisation vise également à démystifier les "miracles" des régimes. (2)

"Il ne s’agit pas non plus de dire : tout va bien, restez gros; il n’y a rien à faire", intervient le Pr Lecerf. Mais bien d’informer sur les risques liés à la pratique des régimes amaigrissants. Le poids, d’accord, mais pas à n’importe quel prix. Le système des régimes est en général couronné de succès à court ou moyen terme, mais le retour de manivelle est souvent douloureux à long terme." Le livre "chacun son vrai poids, la santé avant tout" est un combat contre la marchandisation des régimes et l’obésité.

Dans le film "Mince alors !", il y a cette réplique que le spécialiste français en nutrition semble savourer : "Les régimes ne marchent pas. La preuve, c’est qu’il n’y a que les obèses qui en font". "L’obésité est une maladie; on ne peut la guérir, mais on peut la soigner. On peut accompagner les gens, les aider et ne pas nuire à leur santé. Je peux vous assurer que si certains régimes étaient des médicaments, ils n’auraient jamais obtenu d’autorisation de mise sur le marché. Vis-à-vis du patient, le médecin doit avoir un discours de vérité. Il doit être honnête, sincère, ne pas lui faire de promesses inutiles. Il doit tenter de comprendre l’origine du problème, trouver des déterminants familiaux, voir si c’est le moment de maigrir, si c’est réellement nécessaire, voir comment améliorer l’alimentation et la santé (tenter de remédier à des problèmes d’apnées, d’arthrose ). Le médecin de l’obésité prend la personne dans sa globalité. Face à l’obésité, nous ne sommes pas dépourvus. La première chose à faire consiste à ne pas nuire".

Pourquoi l’obésité progresse-t-elle ?

"On ne sait pas exactement pourquoi l’obésité progresse, doit admettre le Pr Jean-Michel Lecerf. Les gens mangent moins or l’obésité progresse. Mais ils bougent moins aussi, c’est une certitude. Le mode de vie, bien sûr, ainsi que le rythme sont des facteurs. Ainsi un déficit de sommeil peut multiplier par deux ou par trois le risque d’obésité. Lorsque l’on manque de sommeil, on bouge moins et on mange plus. Il y a aussi des facteurs déclenchants liés à l’existence, comme un stress, une agression sexuelle. Dans près de 50 % des cas d’obésité, on trouve une agression sexuelle. Il y a aussi des facteurs d’entretien : la mauvaise pratique des régimes alimentaires peut être un élément explicatif de l’obésité.

Il y a toujours une part génétique, des facteurs héréditaires prédisposants. On a par exemple observé que des bébés qui avaient un petit poids à la naissance, suite à des restrictions de la mère au cours de la grossesse, étaient plus à risque de développer une obésité par la suite. La flore intestinale joue également un rôle. On sait qu’elle est transmise de la mère à l’enfant lors de l’accouchement par voie basse, et non par césarienne, ainsi que lors de l’allaitement maternel.

Il s’agit d’une maladie complexe et multifactorielle dont on n’a toujours pas toutes les clés; c’est pourquoi il est important de poursuivre les recherches."

Comment les rondeurs sont perçues

En attendant, "le succès des régimes, malgré les connaissances actuelles sur leurs limites et les mauvaises expériences vécues par de nombreuses personnes, pose question, poursuit Patrick Tréfois de Question Santé. L’engouement pour les pratiques amaigrissantes serait révélateur de la façon dont les rondeurs continuent d’être perçues ainsi que de l’adhésion et de l’intériorisation de la norme de minceur qui s’est imposée dans nos sociétés." Convaincue de l’importance de changer de regard sur les questions liées au poids, l’ASBL Question Santé a donc choisi de proposer "10 bonnes raisons de ne pas faire régime", après le premier volet lancé en 2012 sur le thème du rejet et de la discrimination vécus par de nombreuses personnes en surpoids et de leurs conséquences. Et cela, dans le cadre du projet "Voyons large", qui a pour objectif de mettre en évidence les divers aspects de la thématique du surpoids de façon à éclairer le sujet dans sa globalité.

(1) Le Pr Jean-Michel Lecerf est l’auteur de "A chacun son vrai poids, la santé avant tout", Ed. Odile Jacob.

(2) www.voyonslarge.be