C'est l'histoire de Robin qui rêve, qui rit, qui crie, qui souffre d'autisme.

Longiligne dans ses vêtements bleu marine, Robin reste planté, debout, devant son sandwich au fromage, qu'il regarde fixement, d'un air absent. Puis, ses yeux se baladent de gauche à droite, de haut en bas… Soudain, sans raison apparente, ses mains qui se tortillaient, s'agitent.

On est rentré dans le salon de cette charmante longère lovée dans la paisible campagne de Bousval, dans le Brabant Wallon, et le beau jeune homme bouclé de 21 ans n'a pas vraiment prêté attention à cette inconnue, nouvelle venue dans ses quartiers.

Sa maman, Nathalie Raemdonck, l'interpelle de temps à autre. "Allez, mange, Robin!". Lui ne bronche pas. Ou alors ronchonne. Ou alors chipote, mâchonnant son petit-déjeuner à 10h40 du matin. Puis, assis sur un haut tabouret, il ferme les yeux, dans la posture du Penseur de Rodin. "Tu rêves? Hé là? Ro-bin?", tente sa maman. Pas de réaction. Ou alors, tout à coup: "Saucisson", crie Robin. Nathalie hausse les épaules, sourit, n'essaie pas nécessairement de comprendre. "Il y a des mots qu'il répète souvent. Je ne sais pas d'où ça vient. C’est son moyen à lui de se manifester". Mais que l'on ne s'y méprenne pas, si Robin semble nous ignorer, "en fait, il est tout à fait là, nous assure sa maman. Il écoute et comprend tout ce que l'on dit. S'il n'est pas toujours dans le moment présent, il risque de me ressortir certaines choses de cette conversation dans quelque temps."

L'histoire de Robin illustre la réalité vécue par ces nombreux enfants, victimes d'un traitement antiépileptique prescrit à leur maman pendant la grossesse. Un médicament, le Valproate de sodium (principe actif) commercialisé depuis 1967 sous le nom de Dépakine par le laboratoire pharmaceutique Sanofi. Une molécule qui, en modifiant l'expression des gènes, a engendré chez 30 à 40 % de ces enfants des atteintes neurologiques (troubles autistiques, retard psychomoteur, troubles du langage, syndrome Asperger, TDAH, troubles dys, du comportement, hypotonie) et chez 10 % des malformations congénitales (Spina Bifida, problèmes cardiaques, fente palatine, anomalies des doigts, pied/main bot, troubles visuels, hyperlaxité…)

A l'époque, sur la notice, il était simplement indiqué…

Nathalie, aujourd'hui âgée de 48 ans, a fait sa première crise d'épilepsie, avec hospitalisation, alors qu'elle avait 11 ans. "On m'a tout de suite mise sous Valproate, nous raconte-t-elle. Un traitement que j'ai toujours suivi scrupuleusement, avec des visites régulières chez le médecin." Des années plus tard, quand arrive le désir d'avoir un enfant, on se pose forcément la question : "Y a t-il un risque?". "A l'époque, sur la notice, il était simplement indiqué: en cas de désir de grossesse, veuillez consulter votre médecin", se souvient-elle. Celui-ci la rassure et l'invite à poursuivre son traitement. Pour éviter tout risque d'épilepsie, il donne même des doses supérieures... "Pour ma première grossesse, je prenais trois fois par jour 500 mg de Dépakine".

Robin est né en décembre 1995, prématuré. A l'âge d'un mois, il se fait opérer de la sténose du pylore (malformation congénitale provoquant des vomissements). A part cela, pas grand chose de particulier à signaler pendant ses premiers mois, sinon des otites et autres maladies d'enfant assez fréquentes. "Mais bon, rien de vraiment inquiétant, estime sa maman. Quand il entre en maternelle, il est peut-être un peu plus distrait et absent que les autres enfants". Au niveau de son autonomie, le petit garçon évolue normalement: il se levait, s'habillait seul, préparait son petit-déjeuner… Sa maman s'inquiète cependant de ses moments d'absence. Commence le parcours du combattant, pour avoir un diagnostic qui ne viendra jamais malgré les nombreuses consultations chez des spécialistes. Sur le conseil de professionnels, Robin est dirigé vers l'enseignement spécialisé. C'est finalement Nathalie qui posera, elle-même, le diagnostic d'autisme pour son fils, alors âgé de 8 ans.

Après Robin naîtra Jérôme

Entre-temps, est venu le désir d'un second enfant. Et la même interrogation. Avec la même réponse : "pas de danger avec la Dépakine". Jérôme naît. Tout semble aller bien; le bébé n'a pas de malformation congénitale. Mais assez vite, la jeune mère s'inquiète à nouveau. "Je me dis: mais il ne répond pas, il n'a pas l'air d'être là non plus, nous confie Nathalie. Etant donné mon parcours avec Robin, j'ai été faire des tests avec Jérôme". Très vite, un diagnostic de dysphasie (trouble de développement du langage) est posé. A force de longues rééducations, logopède, psychologue, de travail et de volonté, l’enfant suit un enseignement normal. Là, la maman se dit: "C'est la faute à pas de chance. Deux enfants et, à chaque fois, un problème". Le neurologue affirme à sa patiente que les troubles dont souffrent ses fils n'ont aucun rapport avec la prise de l'antiépileptique. "Pourtant, le laboratoire était au courant, relève Nathalie Raemdonck. Car on découvrira lors de nos recherches en 2012 que déjà dans les années 70-80, il y avait de grosses alertes". Le médecin nie. L'information ne passe pas.

Aujourd'hui, à quelques jours de ses 18 ans, Jérôme est en 5e année de secondaire et il s'en sort plus que bien. "Il a de magnifiques résultats. Il a une intelligence hors norme et une mémoire phénoménale, nous dit fièrement sa maman, avant d'ajouter que c’est son léger autisme, qui reste difficile. Cela se manifeste par des angoisses à certains moments, une difficulté à accepter les changements ou les imprévus. Le relationnel est également compliqué pour lui; il a peu voire pas d'amis. Or, il est en demande. Jérôme n'a pas les codes des jeunes de son âge. Il est très respectueux des règles. Mais il est épanoui". Et par rapport à la Dépakine, il en parle? "Ah oui, il est très lucide et enragé…"

Quelques effets tératogènes...

Ce n'est qu'en 2011 que Nathalie Raemdonck fera le rapport entre les troubles dont souffrent ses enfants et la prise Dépakine. La notice du médicament avait changé. Elle mentionnait alors quelques effets tératogènes (augmentation du risque de malformation du fœtus). "J'ai aussitôt fait des recherches sur Internet et j'ai découvert une association en France". En 2014, elle créera l'Association belge des victimes du syndrome Valproate, qui compte aujourd'hui quelque 70 familles."Par extrapolation avec les chiffres français et anglais, nous avions estimé de 3000 à 4000, le nombre des familles concernées en Belgique. Aujourd’hui, nous savons que ce nombre est bien loin de la réalité. Il y a des familles qui découvrent seulement maintenant le scandale et le lien entre Dépakine et troubles neurologiques, nous fait remarquer Nathalie Raemdonck. Ce que l'on veut surtout savoir, c'est "où sont les responsabilités ?" : le laboratoire pharmaceutique qui élabore le médicament; l'agence qui donne une autorisation de mise sur le marché; le médecin qui les prescrit. Je crois que tout le monde est responsable. Il fallait agir en bon père de famille. Il y a eu des alertes très vite. On n'a pas jugé bon de divulguer l'information. C'est un médicament prescrit notamment pour l'épilepsie, la bipolarité, et la migraine, souvent efficace mais avec des effets secondaires graves".

Aujourd'hui, Robin joue sur sa tablette; fait des puzzles. Il aime avoir du monde autour de lui; il adore faire des promenades à cheval et accompagner en voiture. Mais demain, comment Nathalie voit-elle l'avenir de Robin, pour qui elle a arrêté de travailler, le voyant régresser dans les structures où il était pris en charge? "On vit un peu au jour le jour. Et, parfois, il nous arrive de penser, l’après-parent le jour où cela n'ira plus, où l’on n'y arrive plus, disparaître ... Je n'ai pas envie de penser comme ça, parce que je suis de nature très optimiste, mais cela m'arrive. J'aimerais bien créer un centre pour ces enfants et jeunes adultes, mais il faut pouvoir y arriver financièrement et trouver encore cette force- là en plus. Nos enfants ont droit au meilleur".


A savoir…

En 2013-2014, une réévaluation du rapport bénéfice/risque est obtenue.

L'EMA (Agence européenne du médicament) a émis une série de recommandations dont l'interdiction de prescrire ce médicament à des jeunes femmes et jeunes filles en âge de procréer, sauf en cas d'épilepsie pharmaco-résistante. Dans ce cas, le médecin doit fournir un matériel éducationnel informant de la dangerosité du médicament.

Une proposition de loi a été travaillée avec l'Agence du médicament pour l'apposition d'un avertissement visuel sur toutes les boîtes de médicaments tératogènes.

Au niveau de la ministre de la Santé, Maggie De Block, qui a cette compétence dans ses attributions, l'Association belge des victimes du syndrome Valproate demande notamment un recensement de cette population. En France, rien qu'au sein de l'association, il y a déjà 4000 familles recensées, contre aujourd'hui 70 seulement en Belgique.

Comme le médicament est délivré sous prescription, on dispose de quelques premiers chiffres de l'Inami. A l'heure actuelle, il y aurait encore 12500 femmes en âge de procréer sous Dépakine ! "Ce sont des chiffres alarmants, s'exclame Nathalie Raemdonck. 50 ans de prescriptions et encore de nombreuses questions qui restent en suspens dans ce dossier. Comme notamment : est –il judicieux que de jeunes enfants se voient prescrire également cette molécule ? Il serait plus que temps de mettre en place des recherches poussées sur ce médicament".

Maggie De Block a déclaré à nos confrères néerlandophones, qu'elle travaillerait sur une solution pour éviter que la situation ne se reproduise. L’appel de l’association est à nouveau lancé à la ministre de la Santé pour participer à ce groupe de travail.


Le site de l'Association belge des victimes du syndrome Valproate : ici.