Marc VAN MONTAGU, Professeur émérite à l’université de Gand: "Des évaluations sscientifiques ont été faites; elles montrent qu'il n'y a pas de danger. Maintenant, on peut toujours apporter des pruves scientifiques supplémentaires. C'est le propre de la science."

Certains pensent que la Flandre est trop laxiste par rapport aux centres de recherches sur les OGM. Globalement, il apparaît qu’elle est plus favorable aux OGM. Pourquoi ?

C’est historique. La science de base est la biologie moléculaire et cellulaire. Dans les années 60, Bruxelles et la Wallonie, avec Jean Brachet et Christian De Duve, étaient des grands leaders. Le pays étant tellement petit, nous, Flamands - MM. Fiers, Schell et moi-même -, avons été suivre leur enseignement. Nous avons ensuite démarré en Flandre et cela a bien marché. En 1981, avec la régionalisation de l’enseignement et de la recherche, nous n’avions plus comme interlocuteur que le pouvoir flamand. Plant Genetic Systems a connu un beau succès et Gand est devenue leader en biotechnologie. En 1996, M. Vandenbrande, le ministre-président flamand, crée la VIB, l’Institut interuniversitaire de biotechnologie dont faisaient partie différents laboratoires issus de différentes universités, avec d’importants moyens. Nous sommes leaders dans le fondamental, mais en ce qui concerne l’application, c’est surtout les Etats-Unis, le Brésil, l’Inde, la Chine.

Les OGM sont-ils un risque pour l’environnement et pour la santé publique ?

Il n’y a aucun risque, que ce soit pour la santé ou pour l’environnement. Du point de vue scientifique, ce sont les mêmes risques que pour les croisements classiques. L’Union européenne a déjà énormément dépensé - 300 millions d’euros - pour essayer de trouver un quelconque danger. L’organisation European Food Sickness, basée à Parme, a déclaré que pour l’instant il n’y a pas de contre-indication. On nous demande de prouver qu’il n’y a pas de danger, mais on ne peut pas prouver l’absence de quelque chose.

On dit aussi que les évaluations sur base scientifique sont pour l’instant incomplètes ?

C’est le propre de la science. Toutes les académies des sciences de tous les pays ont souligné qu’il n’y avait pas de danger. Tous les essais ont été faits, des dizaines et des dizaines de fois. C’est de la désinformation de dire cela. En effet, en science, on peut toujours continuer à mesurer ceci ou cela. On peut toujours apporter des preuves scientifiques supplémentaires, avec des millions à payer pour les dossiers scientifiques. C’est tellement coûteux que seules les grandes multinationales peuvent se le permettre. Ce qui est essentiel, c’est de comparer avec les agricultures classiques. Dans un cas, on fait des croisements et on ne sait pas ce qu’on échange tandis qu’avec les OGM, on sait comment ça marche.

Une pomme de terre résistante au mildiou ne risque-t-elle pas d’être affaiblie, et donc moins résistante à d’autres maladies à venir ?

Probablement. C’est le propre de la nature. C’est la base de l’évolution. Faut-il pour autant ne pas lutter contre les maladies qui nous attaquent parce que plus tard on mourra d’autre chose ? On lutte contre le mildiou qui est très ravageur. Et plus tard, on luttera contre autre chose. Justement, avec le développement de la science moléculaire, les possibilités de séquençage d’ADN, c’est la première fois que l’on peut avoir une action très ciblée contre un pathogène. Finalement, on pourra avoir une vraie culture bio.

Une vraie culture bio ?

Il n’a jamais été dit que la culture bio ne pouvait pas être transgénique. C’est Greenpeace qui dit cela. Il y a des tas d’agriculteurs qui sont bios, mais qui comprennent que les OGM, c’est leur seule façon d’arriver à une agriculture avec moins de produits chimiques.

Isabelle STENGERS, Militante anti-OGMPhilosophe - ULB: "Le champ qui a été décontaminé ne poursuivait pas le progrès de la science mais participait à la transformation de l’agriculture par des industriels. En l’absence de délibération politique, cette action illégale était nécessaire."

Pourquoi serait-ce une bonne chose de combattre les OGM?

Les OGM ne sont pas simplement de nouvelles espèces du vivant, c’est une transformation radicale de l’agriculture qui produit de nouveaux dangers, d’énormes incertitudes, une industrialisation et une mise sous droit de propriété. Cette mise sous brevet représente ce que les industriels appellent “la fin du privilège” des agriculteurs de produire leurs propres semences. Ce privilège était de pouvoir échapper à la dépendance envers les semenciers et autres industriels. En ce sens, les OGM sont une tentative d’expropriation. A côté, on soulignera les incertitudes sur l’environnement que représente la monoculture – source de risques radicaux – ainsi que les craintes légitimes sur la biodiversité et sur les espèces non cultivées.

Ne faudrait-il pas relativiser voire juger au cas par cas? Exemple: êtes-vous contre le riz doré qui, enrichi en vitamine A, pourrait permettre à des milliers de personnes en carence de ne pas perdre la vue voire de ne pas mourir?

Le riz doré est un exemple de ces fausses promesses que nous tiennent des industriels. Pour que la vitamine A contenue dans le riz doré réponde aux besoins physiologiques, il faudrait en manger plusieurs kilos par jour.

Mais faut-il s’opposer sans nuance au progrès d’une science salvatrice?

Le champ qui a été décontaminé ne poursuivait pas le progrès de la science. C’était une des étapes d’application pour faire un produit reconnu, une phase nécessaire du développement – après la recherche – liée à la commercialisation et ce dans un site ouvert ! Je ne m’oppose pas aux modifications génétiques en tant que telles. De nombreuses bactéries génétiquement modifiées sont utilisées pour produire, en site fermé, des médicaments. Quand la sécurité en site confiné est bonne, c’est acceptable. Ce n’est pas le cas de la tentative de transformer l’agriculture via la production d’OGM. Quel est l’avenir de l’agriculture? C’est une des inconnues de notre époque. Vers où nous mène la proposition OGM qui se revendique de la science? Ce n’est pas une proposition scientifique mais bien de certains scientifiques en partenariat avec l’industrie contre laquelle hurlent beaucoup d’autres scientifiques dont les propositions pour nourrir la planète sont autres.

Pourquoi avoir recours à des actions illégales comme s’attaquer à un champ de pommes de terre privé? N’y a-t-il pas d’autre moyens pour se faire entendre?

S’il n’y avait pas eu d’actions illégales, l’Europe serait exactement comme les Etats-Unis, c’est-à-dire envahie sans opposition par cette agriculture industrielle. Le problème est là ! Les décisions de développement industriel ne sont pas une matière typique de délibération politique : elles se prennent “au nom du progrès”, au nom de la “nécessité impérieuse”, au nom de la “rationalité scientifique”... Voilà pourquoi, à notre époque, malheureusement, mettre des bâtons dans les roues est nécessaire. J’aurais aimé le contraire. Mais c’est une manifestation de la crise de la démocratie.

La presse flamande parle de “terrorisme”.

C’est un réflexe conditionné. Un appel à la haine. Un appel à la peur. Cette entreprise a été annoncée et était bien connue, sans aucun effet de terreur. Parler de terrorisme est obscène et permet des effets de dramatisation. On va alors parler de “science”, de “terreur” et d’“irrationnel”. Et qui parle de la sorte? Ceux pour qui l’idée d’une délibération politique à prendre sur l’avenir de l’agriculture est complétement inconcevable. Entretien : Thierry Boutte