Les ingrédients ne plairont assurément pas à tout le monde mais, pour ne plus tomber malade à force de manger n’importe quoi ni dépendre d’un système alimentaire "obésogénique", une recette s’impose.

Un, arroser de taxes les produits "malsains", sodas et autres aliments à teneur élevée en graisses, sel et sucre. Deux, les incorporer dans un moule réglementaire, duquel seraient notamment exclus certains acides gras (les "trans"). Trois, se garder de vanter la malbouffe, surtout quand traînent les yeux et les oreilles des enfants. Quatre, faire fondre les subsides agricoles qui faussent les prix des denrées. Cinq, privilégier la production locale d’aliments sains, frais et nutritifs.

Avec en toile de fond, l’idée centrale qu’une calorie n’égale pas une calorie, que 100 kilocalories d’une pomme ou d’une courgette valent largement mieux que 100 kilocalories d’une barre chocolatée fourrée ou qu’une pizza surgelée.

Pour lutter contre la dénutrition, la surnutrition et les carences en micronutriments, Olivier De Schutter n’y va pas par quatre chemins. C’est une refonte de tout le système agroalimentaire que le Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation a prônée, mardi à Genève, devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, au grand dam de certains ambassadeurs présents. Ce faisant, il est allé beaucoup plus loin que les conclusions de la réunion de haut niveau sur l’alimentation et la nutrition, adoptées en septembre dernier dans l’enceinte onusienne new-yorkaise, après avoir été tirées vers le bas par des Européens et des Américains préférant privilégier la bonne volonté aux solutions réglementaires. Le lobbying fut d’ailleurs "d’enfer" , nous dit-on, à la hauteur d’enjeux commerciaux colossaux.

Les coûts pour la société s’en trouveraient cependant nettement allégés, avec un budget des soins de santé et une productivité en meilleure forme qu’actuellement. Car "nos systèmes alimentaires rendent les gens malades" , relève le Pr De Schutter. "L’urbanisation, la "supermarchéisation" et la propagation mondiale des modes de vie modernes ont bouleversé les habitudes alimentaires traditionnelles" , et dangereusement privilégié les aliments transformés, entraînant "un désastre en termes de santé publique" . Or, le droit à l’alimentation dépasse, dans son entendement, celui de ne pas mourir de faim, pour couvrir également l’accès à un régime alimentaire adéquat et durable qui contribue à la santé et respecte l’environnement.

Plutôt que de réagir en dispensant compléments alimentaires ou pilules amaigrissantes, produits enrichis ou médicaments, il s’agit d’attaquer le mal à la racine et de repenser les systèmes agroalimentaires, a fortiori dès lors qu’il devient plus onéreux de se nourrir sainement que de manière déséquilibrée. "Le monde paie un prix exorbitant pour son incapacité à prendre en compte les effets sanitaires des systèmes alimentaires qui ont été élaborés et il faut d’urgence changer d’orientation", insiste-t-il.

"Dans les pays de l’OCDE en particulier, où les subventions agricoles se situent toujours à des niveaux élevés, le système fait que les contribuables paient trois fois pour un système qui est une recette pour être en mauvaise santé. Ils paient pour des subventions peu judicieuses qui encouragent l’industrie agroalimentaire à vendre des aliments lourdement transformés au lieu de vendre des fruits et légumes à un prix inférieur; ils paient pour les efforts de commercialisation de cette même industrie, dont les produits de la vente d’aliments dommageables pour la santé sont déduits des bénéfices imposables, et ils paient pour des systèmes de soins de santé dont les budgets sont fortement grevés par les maladies non transmissibles."

Et les Etats en voie de développement ne sont pas épargnés. "Les principaux problèmes restent la sous-nutrition et les carences en micronutriments, mais ces pays sont eux aussi victimes de ces politiques qui ont échoué. Ils assistent à un passage rapide aux aliments transformés, souvent importés, et à l’abandon par la population locale des régimes alimentaires traditionnels, ce qui fait que les agriculteurs locaux peinent à vivre correctement de leur production."

De la taxation de la malbouffe à la limitation de la publicité en faveur de produits dommageables pour la santé, les recettes du docteur De Schutter, qui touchent à la fois à la production, à la transformation, à la commercialisation et à la consommation, figurent à présent clairement sur la table. Mais elles réclament l’engagement des pouvoirs publics autant que du secteur privé, et en tout cas "une forte volonté politique, un effort soutenu pendant plusieurs années et une collaboration entre différents secteurs, notamment l’agriculture, les finances, la santé, l’éducation et le commerce" .

Christine Defraigne (MR) "préfère la carotte rapée au bâton"

La sénatrice Christine Defraigne (MR) plaide pour une exonération de TVA pour les fruits et légumes, afin d'encourager la consommation de produits sains. Elle préconise aussi un doublement de la TVA sur les chips et sodas. Interrogée dans plusieurs médias après l'appel du rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, Olivier De Schutter, qui préconise de taxer la malbouffe, Mme Defraigne a dit "préférer la carotte rapée au bâton".

Elle rappelle sa proposition de résolution, déposée au Sénat, appelant à baisser la TVA sur les fruits et légumes - une mesure qui devrait toutefois être décidée au niveau de l'Union européenne.

La sénatrice est néanmoins favorable aussi à une hausse de la TVA de 6 à 12% sur les produits trop sucrés, trop gras ou trop salés.