Entre coucher les nourrissons dès la naissance uniquement sur dos qui déforme les têtes et sur le ventre qui risque de tuer, il reste la position sur le côté, que prônent des médecins français dans leur ouvrage « Mon bébé n'aura pas la tête plate », prévenir et traiter la plagiocéphalie.

Les recommandations, depuis le début des années 90, de coucher les bébés dès la naissance sur le dos pour éviter les risques de mort subite du nourrisson – qui ont effectivement diminué de manière drastique depuis lors -, auraient-elles engendré des générations de bébés à tête plate, avec des conséquences, non seulement esthétiques, mais « possiblement psychomotrices, cognitives et mécaniques » ?

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C'est en tout cas ce que dénoncent, dans leur ouvrage « Mon bébé n'aura pas la tête plate » (Editions Albin Michel), 20 €), les Drs Thierry Marck, pédiatre, et Bernadette de Gasquet, médecin spécialiste de la préparation à la naissance et de l'accompagnement post-accouchement. « Il faut dire que la question des têtes plates est particulièrement explosive, écrivent les auteurs. L'autocensure règne d'autant plus fortement que cette loi vient des Etats-Unis. Comment oserait-on remettre en question toutes ces publications américaines , émanant de la task force de la revue Pediatrics, le « graal » des études et recommandations pédiatriques, et tous les articles qui ont bien démontré que le nombre de morts subites a drastiquement chuté dès que les nourrissons ont été placés sur le dos... ».

Pour ces médecins, il paraît pourtant indispensable de soulever le problème et cela pour plusieurs raisons:

  • « parce que nous pensons qu'un conseil médical qui entraîne des effets pervers est forcément, et par nature, mauvais ou sujet à critiques et à améliorations. Même s'il est au service d'une très juste cause;
  • parce que c'est cette même puériculture qui aujourd'hui nous ordonne de mettre les enfants sur le dos et qui nous sommait dans les années 1970 de les coucher sur le ventre. Avec des arguments médicaux tellement valables et évidents à l'époque que tout le monde (occidental) a suivi, avec pour effet tragique la mort de plusieurs dizaines de milliers de nourrissons aux Etats-Unis et en Europe, pendant les quinze ans où a été mise en œuvre cette funeste «avancée médicale majeure »;
  • parce que aujourd'hui, il y a imposture. Imposture de clamer que « pour éviter le risque de mort subite », il faut coucher les enfants uniquement sur le dos. Non! La réalité est que, pour éviter ce risque, il est fondamental « de ne pas mettre les jeunes nourrissons à dormir sur le ventre ». Ce qui n'est pas tout à fait pareil! Car, entre le 'sur le dos' qui déforme les têtes et le 'sur le ventre' qui risque de tuer, il reste la position 'sur le côté'' ».


Entretien avec le Dr Thierry Marck, pédiatre

Parler d'une épidémie de têtes plates, n'est-ce pas exagéré et de nature à répandre la peur?

Non, quand on part de 0 et que l'on arrive à 46 % (d'après une étude canadienne menée en 2013 à Calgary, sur 400 bébés, et publiée dans la revue américaine Pediatrics), on appelle cela comment? Ce chiffre est très parlant et reflète bien ce que l'on observe dans la pédiatrie clinique. Si l'on regarde...

Car il faut regarder...

En effet, lorsque l'on observe, on s'aperçoit que souvent, à l'âge de 1,5, 2 à 3 mois, l'aspect du crâne est déjà un peu plat, soit de manière uniforme à l'arrière, soit d'un seul côté. J'en arrive donc à dire qu'il n'y a plus beaucoup d'enfants qui ont une tête « normale », parce que l'on fait tellement peur aux parents avec la mort subite qu'on les fait mettre uniquement sur le dos. En plus, ils font tout ce qu'il faut pour qu'ils ne puissent pas bouger.

Or le crâne n'est pas dur avant quelque temps, chez le jeune bébé?

De fait, un crâne de bébé, c'est mou ou en tout cas malléable. Ce n'est pas, en effet, une masse dure, indéformable; car il est constitué de plaques osseuses séparées par des ponts, des sutures et fontanelles qui rendent l'ensemble malléable. C'est d'ailleurs grâce à cette malléabilité que la tête du bébé a franchi le tunnel cervico-vaginal lors de l'accouchement. C'est aussi grâce à elle que le cerveau pourra ensuite se développer. On parle de la loi de l'abricot: de même qu'un abricot mûr que l'on laisserait trop longtemps posé sur une assiette finit par s'aplatir, de même le crâne du bébé, trop longtemps placé en appui postérieur, finit lui aussi par s'aplatir.

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Quelles sont les différents types de plagiocéphalies postérieures d'origine positionnelle?

L'appui prolongé ou trop intense sur la partie postérieure du crâne des nourrissons risque d'entraîner deux types de déformations, appelées brachycéphalie et plagiocéphalie (ce terme recouvrant à lui seul l'ensemble des 'têtes plates'). Dans le premier cas, la pression s'exerce sur l'ensemble de l'arrière-crâne et dans le second, de manière asymétrique.

Quand on décèle une anomalie – que ce soit les parents, l'ostéopathe, le kiné, le pédiatre... -, il faudrait quantifier. Pour la mesure de l'aplatissement postérieur, on s'en réfère à l'indice crânien (IC), qui est le rapport entre la largeur et la profondeur du crâne; il augmente d'autant plus que l'aplatissement est important. La mesure du rapport L/P X 100 est égale à 78 % (+/-2 %) pour un crâne normal. Le rapport normal pour l'espèce humaine est de 80. A partir de 90, il y a un souci. Il arrive que des enfants aient un rapport largement supérieur, parfois au-delà de 100. Dans ce cas, le crâne est plus large que profond... Il est donc inversé dans sa morphologie initiale.

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Pourquoi la position sur le dos ne respecte-t-elle pas la physiologie du nourrisson?

C'est un état de fait. Il suffit d'observer le bébé à la naissance : l'utérus est courbe, le nouveau-né aussi. Son dos est arrondi car la colonne vertébrale du nouveau-né présente une convexité unique, tournée vers l'arrière, en forme de banane. Si on le met sur le dos, il bascule sur le côté. Il ne peut pas tenir... Ses jambes et ses hanches sont en flexion, les cuisses repliées sur l'abdomen. Le bébé ne va pas « se déplier » très rapidement. Les sociétés qui ont respecté cette physiologie n'ont jamais mis un bébé sur le dos ou sur le ventre; et donc n'ont ni plagiocéphalie ni mort subite. L'Occident a créé la mort subite et, voulant rattraper son erreur, a créé la plagiocéphalie. Double erreur, donc.

Quelles peuvent être les conséquences d'une tête plate?

Il y a d'abord les conséquences esthétiques, qui sont visibles. Encore que, l'amour de la mère étant aveugle, elle ne s'aperçoit parfois de la déformation de la tête que quand c'est bien raplati. Et il ne faut pas croire que cela va s'arranger tout seul. Une grosse déformation sera en effet fixée. On le voit dans les sociétés comme les Mayas, les Egyptiens ou les Indiens d'Amérique du Nord..., qui mettaient les bébés dans des positions telles qu'ils arrivaient à influer sur la forme du crâne qui persistait à l'âge adulte. Ces déformations volontaires ne disparaissaient pas.

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Certains Amérindiens ont inventé la plagiocéphalie frontale. Chez les Chinooks, une tribu vivant sur le nord de la côte pacifique, entre 3 mois et un an, le front des nourrissons était aplati en permanence grâce à un système très sophistiqué de planchettes et de cordelettes.


Il peut, c'est vrai, y a voir sur des déformations peu importantes, une certaine réparation avec le temps, mais pas sur de fortes déformations. Et dans ce cas, il peut y avoir, outre les conséquences esthétiques, des conséquences au niveau vertébral, auditif, dentaire...

Et sur le plan psychomoteur-cérébral?

Des études ont été menées aux Etats-Unis sur des enfants ayant des plagiocéphalies marquées, à 18 mois puis à 36 mois. Elles ont montré que, par rapport à un groupe témoin, ces enfants avaient des coefficients de développement, de psychomotricité voire des coefficients cognitifs diminués. C'est une réalité.

A partir de quel âge la déformation est-elle irréversible?

Souvent, on fait le point à six mois. Si nécessaire, le port d'un casque peut alors permettre de réparer les dégâts. S'il y a une déformation importante chiffrée avec des platitudes ou des asymétries significatives, soit on ne fait rien puisque l'on ne peut plus agir sur le positionnement de l'enfant et il y aura une réparation spontanée de l'ordre de 25 pc environ; soit on décidera de mettre un casque que l'enfant portera 5-6 mois avec plus de 50 pc d'amélioration.

Quel est votre message aux parents?

Qu'ils regardent l'arrière du crâne de leur bébé et qu'ils évitent de le positionner de manière telle qu'il ne puisse pas bouger. Il faut éviter les cosy, les relax, les réducteurs de mobilité autour de la tête. Quant à la position pour dormir, jamais sur le ventre. Sur le dos, oui, mais pas dès la naissance. A ce moment-là, le nouveau-né, encore tout arrondi et replié, a tout intérêt à être placé sur le côté, sur un matelas suffisamment ferme. Cette position « naturelle » et spontanée lui permet confort physiologique et plus grande surface d'appui. La position latérale n'est pas instable pendant les premières années de vie, c'est même dans cette position que la surface d'appui est la plus grande. Le côté d'appui latéral sera changé à chaque remise au lit afin que la tête puisse appuyer alternativement sur chacun des côtés. C'est la meilleure prévention de toute déformation crânienne positionnelle future, puisque le crâne ne repose jamais sur sa partie arrière pendant cette période de haut risque. Au bout de quelques semaines, selon le développement de son tonus, l'enfant orientera son corps plus vers le dos, souvent dans une attitude dorso-latérale.

A qui s'adresse votre livre?

Aux parents pour leur dire de prendre garde. Aux médecins pour les inciter à dépister et à ne pas considérer que c'est anodin et que cela va disparaître tout seul.