Selon le « Psyternaute », le blog de Jean-Pierre Rochon, psychologue québécois spécialiste en dépendance et également auteur du livre « Les Accros d'Internet » paru en 2004, la cyberdépendance est un phénomène récent. Il touche des individus souffrant de troubles obsesssionnels-compulsifs. « L'individu aura, par exemple, une hantise, une idée ou une pensée, toujours omniprésente, qui amplifiera jusqu'à devenir une obsession. Elle sera suivie de la compulsion, caractérisée par un comportement répétitif, souvent irrationnel et illogique, générateur de souffrances. »

Lors d'un entretien, Jean-Marie Lacrosse, sociologue à l'UCL et à l'ULg, explique ce phénomène d'addiction à Internet comme étant « d'abord et avant tout un phénomène de dépendance, c'est-à-dire, plus rigoureusement encore, d'esclavage de l'homme vis-à-vis de lui-même ou d' "adhérence à soi-même" qui est le trait le plus marquant de la personnalité contemporaine (que l'on traduit dans le langage familier par "narcissisme") ». Ce professeur nous apprend que la cyberdépendance vient à l'origine d'un paradoxe de l'hyper-modernité : « en quittant la dépendance (ou l'esclavage) vis-à-vis des autres et de l'Autre (la sortie de la religion), l'homme est tombé dans la dépendance vis-à-vis de lui-même. Les "maladies du désir" croissent et embellissent du même pas que l'individualisme contemporain. »

Cette forme particulière de dépendance a vu le jour depuis que l'informatique est accessible à de plus en plus de personnes. Avec les nouvelles technologies, les individus ont la possibilité de participer à toutes sortes d'activités : les jeux, les contacts, l'information, le sexe, le commerce, etc. Tout cela amène alors une vision du monde bien différente. Il est désormais possible de se créer un univers virtuel sur lequel on a tout contrôle et surtout dans lequel on peut s'évader de la réalité, qui est parfois difficile à vivre. Pour Jean-Marie Lacrosse, cet engouement pour la virtualité est logique. « La fuite de la réalité dans un univers virtuel est passible de la même analyse : l'homme est depuis toujours un être de l'imaginaire qui aspire à s'évader vers un "autre monde". Pour les modernes, cette "altérité" n'est pas nécessairement ni exclusivement religieuse... ». Il déclare également que vouloir s'évader du monde réel n'est pas néfaste en soi à partir du moment où il n'y a pas de confusion entre la réalité et la virtualité.

Tout cela, Christopher, 20 ans, l'a bien compris. « Quand je ne joue pas, Internet est avant tout un outil me permettant de communiquer avec ma liste de contacts habituelle ou bien de prendre contact avec des gens que je ne connais pas forcément, non pas parce qu'il est plus facile de parler derrière un écran, mais parce que c'est un moyen plus rapide pour contacter des personnes se trouvant dans d'autres pays. »

Christopher et les jeux vidéos, c'est une longue histoire. Il a commencé il y a bien longtemps avec les consoles et a ensuite obtenu son premier ordinateur. La connexion internet a très vite suivi. Il a alors découvert le plaisir de jouer en réseau. « Counter Strike », un jeu en réseau très populaire l'a séduit alors qu'il n'avait que 12 ans. Ce qui l'intéresse avant tout dans ces jeux, c'est l'esprit de compétition et le fait d'avoir un enjeu, un réel but compétitif. « Je ne pratique pas les jeux vidéo comme un loisir mais plutôt comme un sport. Mon but étant simplement d'évoluer et d'être bien classé lors de compétitions ».

Mais tout ce temps passé sur l'ordinateur ne déforme-t-il pas la perception de la réalité ? Jean-Marie Lacrosse affirme qu'un adolescent qui passe cinq à six heures, parfois plus, devant son ordinateur n'est plus conscient du monde qui l'entoure. « Il y a dans notre société une déréalisation du monde et je pense que ces gens risquent d’être gravement atteints en étant exposés pendant autant de temps à des scénarios imaginaires, ils risquent d’avoir d’énormes difficultés à se situer dans le monde tel qu’il est vraiment. »

Mais comment inverser la tendance ? Comment faire en sorte que les jeunes se rendent compte que leur ordinateur, leur console, les jeux en réseau et tout ce qui les coupe pendant des heures du monde réel est véritablement néfaste pour eux ? Encore une fois, le professeur nous éclaire. Pour lui, il n'y a pas d'autre moyen « que celui d’une certaine réflexion sur les contradictions et les conflits intérieurs de la société et une prise de conscience plus aiguë de la souffrance qui est en jeu dans cette affaire qui va de l’ordre du malaise. » Mais ce n'est sûrement pas à l'ordre du jour...