Si l’âge est un facteur de risque, la plupart des spécialistes s’accordent à dire que la maladie d’Alzheimer n’est pas un vieillissement habituel du cerveau. Tout le challenge des médecins est de détecter si les déclins sont dus à un vieillissement normal du cerveau ou s’il s’agit d’une maladie neurologique causée par un vieillissement pathologique de type démentiel. Les principales manifestations de la maladie d’Alzheimer (les plaques amyloïdes et les dégénérescences neurofibrillaires) sont deux processus neurodégénératifs que l’on eut observer dans une certaine mesure lors du vieillissement normal. Cependant, si la maladie d’Alzheimer est sans conteste liée au vieillissement (comme d’autres démences ou affections) elle n’est pas pour autant une conséquence de celui-ci. Lorsqu’on parle d’un vieillissement normal du cerveau, «On admet que le temps de conduction nerveuse s’allonge, c'est-à-dire que le temps nécessaire pour retrouver et traiter l’information stockée augmente. Dans le cas de la maladie d’Alzheimer qui se traduit par une perte neuronale, les structures cérébrales nécessaires au traitement de l’information disparaissent progressivement, ce qui explique entre autres les troubles de mémoire et du langage.» déclare le neurologue Jean-Louis Pépin.

Nos mémoires

La mémoire est une fonction cérébrale, c’est elle qui en partie détermine la personnalité de chaque individu. La mémoire se décline en différentes catégories, chacune permet de développer des capacités spécifiques. On dénombre quatre types de mémoire; la mémoire de travail, la mémoire épisodique, la mémoire sémantique et la mémoire procédurale. La mémoire de travail nous permet par exemple de retenir une série de chiffres de manière immédiate et pour une durée assez courte. Elle nous permet d’effectuer des tâches dans l’instant, on parle en général de mémoire à court terme. Il existe en outre trois types de mémoire à long terme; la mémoire épisodique, procédurale et sémantique. La mémoire épisodique est celle des épisodes de notre vie. Il s’agit ici du souvenir des événements personnels que nous avons vécus et que nous pouvons raconter. La mémoire procédurale porte sur les habilités motrices, les savoir-faire. Elle recouvre toutes les tâches que nous effectuons «en roue libre», sans plus y réfléchir. La mémoire sémantique comprend elle, toutes nos connaissances encyclopédiques. Elle forme en partie notre culture générale. Jean-Louis Pépin ajoute que: «Les mémoires procédurale et sémantique sont qualifiées de stables. Elles vont s’améliorer, se perfectionner ou se stabiliser pendant notre vie.» Ainsi, certains malades, alors qu’ils présentent des troubles importants seront encore capables de peindre merveilleusement bien. «Si elles ont été expertes dans un domaine, les personnes atteintes de la Maladie d’Alzheimer garderont des îlots de compétences. C’est précisément sur ces capacités liées à la mémoire procédurale ou sémantique que l’on va essayer de s’appuyer pour préserver une autonomie et une dignité de soi qui sont fondamentales pour un vieillissement heureux», précise Philippe Peigneux. Les mémoires épisodique et de travail sont dites fragiles parce qu’avec l’avancée dans l’âge, elles vont présenter des déficits. «Les personnes développant une démence de type Alzheimer, vont rapidement présenter des déficits au niveau de leur mémoire épisodique. Elles ne parviendront par exemple plus à se souvenir d’une suite de mots après quelques dizaines de minutes et ce même avec l’aide d’indices. C’est précisément cette incapacité de réminiscence malgré la présentation d’indices qui caractérise la maladie d’Alzheimer.»

Une maladie évolutive

On observe classiquement trois stades principaux à la maladie, un stade débutant, intermédiaire et avancé.

1. Aux prémisses de la maladie, les principales difficultés rencontrées seront des troubles de la mémoire à court terme et des difficultés de langage discrètes (par exemple un manque de mots). La personne ne se souvient plus des informations et des événements récents. Des difficultés d’attention, d’orientation dans l’espace peuvent ensuite survenir ainsi qu'une atteinte des capacités d’abstraction. Philippe Peigneux ajoute qu’«A ce stade les personnes ne sont pas toujours très conscientes de leur trouble, il y a une relative anosognosie. Cette non compréhension peut aller jusqu’au déni de la maladie. Certains psychanalystes y voient un mécanisme d’autodéfense. La personne pourrait refuser d’être confrontée à ses déficits, parce qu’il y a forcément une perte d’estime de soi lorsqu’ on se rend compte des choses qu’on n’est plus capable de faire. Au-delà d’un possible mécanisme actif de refus, un certain nombre de personnes passent tout simplement à côté et ne se rendent pas compte de leurs symptômes à cause de l’évolution progressive de la maladie. C’est un phénomène relativement fréquent qui permet parfois de distinguer la maladie d’Alzheimer d’autres affections où la personne aura une conscience aiguë de son déficit.»

2. Le stade intermédiaire est marqué par la dépendance de plus en plus grande de la personne envers son entourage. Les problèmes mnésiques vont s’amplifier: les souvenirs même plus lointains se brouilleront et la connexion entre les visages et les noms se fera de plus en plus difficile. Les orientations dans le temps et dans l’espace se trouveront de plus en plus perturbées, ce qui compliquera fortement le maintien au domicile. Communiquer et se faire comprendre devient à ce stade de plus en plus difficile pour le malade. On parle ici de problèmes aphasiques, c’est-à-dire liés au langage. «La personne n’arrive plus à s’exprimer de manière précise, peut faire des erreurs de sélection dans les mots qu'elle veut utiliser» précise Philippe Peigneux. Le malade peut également souffrir d’apraxie et présentera des troubles de coordination des mouvements. «De manière volontaire la personne n’arrivera plus à générer certains gestes alors que de manière réflexe elle ne présentera aucune difficulté. L’agnosie qui se traduit par des troubles dans la reconnaissance des objets peut venir compliquer les actes quotidiens. Les capacités attentionnelles du malade seront atteintes.» A ce stade, on observe également des évolutions dans la personnalité de la personne, certains traits de caractère sont renforcés d’autres transformés. Des sautes d’humeur peuvent se faire également de plus en plus fréquentes. Le malade peut également se replier sur lui-même en s’enfermant dans une bulle de silence. Cet isolement verbal ne fera qu’amplifier sa solitude sociale et aggravera ses troubles. La désinhibition cognitive va se présenter comme une difficulté à inhiber certaines actions. Nous sommes envahis d’informations perçues par nos organes sensoriels mais notre mémoire effectue un travail de sélection de ces informations, avant d’y apporter une réponse comportementale. Philippe Peigneux détaille: «On a tous une capacité à s’inhiber sur le plan comportemental. Nous pouvons nous retenir d’effectuer certaines actions, de dire certaines choses. Or la personne atteinte de la maladie d’Alzheimer va automatiquement faire l’action sans anticipation, sans réflexion, elle sera incapable de résister à l’attrait. En agissant ainsi la personne malade risque de se mettre en danger. Elle commencera par exemple à cuisiner mais la vue de la télécommande l’incitera à allumer la télévision et elle quittera la pièce, laissant les aliments sur le feu.» Pour remédier à ce genre de situations, des neuropsychologues en collaboration avec des ergothérapeutes vont essayer de réaménager les intérieurs des malades pour qu’il n’y ait pas trop de choses concurrentes qui risquent d’attirer leur attention. La désinhibition cognitive peut également expliquer certains changements de personnalité. Certaines personnes deviennent grossières parce qu’elles expriment les choses comme elles les perçoivent, comme si tous les verrous sociaux de leur éducation avaient disparu.

3. Enfin, à un stade avancé, la personne devient totalement dépendante de son entourage pour subvenir à ses besoins dans toutes les activités de sa vie quotidienne. Le maintien à domicile devient très pénible pour l’aidant étant donné la quantité de soins qu’il convient d’apporter au malade. «C’est le stade le plus indéfini parce que la personne a non seulement des déficits cognitifs massifs dans la plupart des domaines mais va de plus présenter des déficits instrumentaux (habillement, alimentation) et évoluer vers un état grabataire», ajoute Philippe Peigneux. Arrivés à cette phase de la maladie, il devient très ardu de différencier les malades souffrant de la maladie d’Alzheimer, d’autres atteintes démentielles.