Un constat tout d’abord : à l’heure actuelle, environ 80 % des pauvres dans le monde n’ont pas accès à une sécurité sociale digne de ce nom.

Pour tenter de renverser - enfin - la vapeur, le Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, le Belge Olivier De Schutter, et son homologue pour l’extrême pauvreté et les droits humains, l’Argentine Magdalena Sepúlveda, en appellent à la mise sur pied d’un Fonds mondial pour la protection sociale à l’image de celui qui a été créé pour lutter contre le Sida, la tuberculose et le paludisme.

Présentée ce mardi, cette proposition novatrice s’articulerait autour de deux branches : la première consiste à apporter un appui financier aux pays qui souhaitent mettre en place un tel système ; la seconde à offrir un mécanisme de réassurance pour permettre à ces Etats de se couvrir contre des chocs imprévus. Loin d’être un chèque en blanc, la formule vise à mettre en place un véritable processus de coresponsabilité entre les parties. Les pays bénéficiaires devant notamment apporter la démonstration de leur volonté de développer des politiques de protection sociale conformes aux standards internationaux. Ils devront également assumer leur part du poids budgétaire en utilisant de manière plus optimale leurs ressources économiques afin qu’elles bénéficient à l’ensemble de leur population, ce qui est loin d’être toujours le cas.

"L’idée est de sortir du cercle vicieux que l’on connaît actuellement, commente Olivier De Schutter. D’un côté, on a des pays pauvres, souvent fortement endettés, qui disent ne pas avoir les moyens d’offrir une telle protection à leurs populations sans une aide complémentaire. De l’autre, les pays riches qui affirment ne pas pouvoir continuer à donner de l’argent à fonds perdus et qu’il faut aller vers des solutions plus structurelles".

Misérables parmi les miséreux, les populations des pays les moins avancés (PMA) sont prioritairement ciblées par les deux experts onusiens. "Bon nombre de petits pays n’osent pas se doter d’un mécanisme de protection sociale car ils sont régulièrement soumis à des chocs comme une catastrophe naturelle, une chute soudaine de leurs revenus à l’exportation ou encore une envolée brutale des prix des denrées alimentaires qu’ils doivent importer pour se nourrir. Quand on a une petite économie peu diversifiée et que d’un moment à l’autre tout peut basculer, on n’ose pas prendre un tel engagement vis-à-vis de sa population", explique notre interlocuteur. D’où la nécessité d’un volet "assurance" permettant de couvrir ces risques.

Les coûts d’un système de sécurité sociale dans ces pays seraient compensés par des retombées positives de plusieurs ordres. En termes de stabilité politique notamment, mais aussi en matière de santé publique ou de productivité du travail. Apporter une protection aux personnes permettra aussi "de créer des consommateurs" et de stimuler la croissance, juge M. De Schutter. Une fois que cet investissement des pays donateurs aura produit ses effets, ceux-ci pourront progressivement s’en dégager.

L’impact se ressentirait également sur le plan démographique. "Ces pays très pauvres affichent encore un taux de fertilité malheureusement très important. Cela s’explique par le fait que les parents veulent se couvrir pour leurs vieux jours en faisant des enfants, mais également par une tendance des jeunes filles à devoir se marier et avoir des enfants très tôt. Elles ne sont pas en mesure de résister aux demandes dans ce sens et doivent, de plus, souvent quitter l’école pour travailler à la maison." Apporter cette sécurité permettrait donc à ces personnes d’éviter d’avoir à créer "leur propre mécanisme assurantiel que constituent les familles nombreuses".

Reste qu’en ces temps de disette économique, on s’interroge inévitablement sur l’accueil qui sera réservé à cette initiative. Son coût est relativement abordable, assure Olivier De Schutter, qui estime que l’instauration de cette protection sociale de base représente de 2 à 6 % du PIB mondial en fonction du nombre de personnes qui seraient appelées à en bénéficier. Dans tous les cas, infiniment moins que les sommes colossales qui ont été injectées par de nombreux Etats pour sauver les banques.

"Ce que nous proposons n’est pas à proprement parler un système social universel. Chaque pays devrait de lui-même décider d’établir ce mécanisme de protection, mais la communauté internationale doit accepter le fait qu’elle doit les y aider en fournissant une sorte d’incitant à s’engager dans cette direction. On peut aussi imaginer que le système se décline sous forme bilatérale entre deux pays ou interrégionale, peu importe. Pour ma part, ce que je souhaite c’est lancer un débat sur cette idée." Après tout, celle-ci répond aux appels en ce sens lancés à plusieurs reprises par l’Organisation internationale du travail, l’Unicef, la Banque mondiale ou encore le G20. Ne reste donc qu’à joindre l’action à la parole.