Le scénario semble se répéter. En 2007, déjà, le prix de nombreuses matières premières agricoles avait grimpé de façon considérable pendant des mois, entraînant une situation de crise alimentaire particulièrement marquée dans les pays les plus pauvres du monde. De violentes "émeutes de la faim" s’étaient déclenchées quelques mois plus tard, de Dakar à Abidjan, en Indonésie ou à Haïti.

Août 2012. L’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) tire encore une fois la sonnette d’alarme. Et évoque la possibilité de voir se répéter la situation de 2007-2008.

La sécheresse qui frappe les Etats-Unis depuis la mi-juin a entraîné une baisse de 13 % des prévisions de production de maïs américain par rapport à 2011, atteignant son plus bas niveau depuis 6 ans. Dans le même temps, le prix de la céréale s’est envolé, gagnant quelque 40 % sur les marchés affolés.

Et le blé ne se porte pas mieux. La Russie, qui assure le quart des exportations de cette céréale dans le monde, produira 6 millions de tonnes de moins que prévu pour 2012-2013, faute de pluie. Conséquence : en bourse, le cours du blé a bondi de 19% en juillet.

"La différence avec la situation de 2008, c’est qu’à mesure que ces crises se répètent, les Etats apprennent à réagir", analyse Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’Onu pour le droit à l’alimentation. Pour éviter "des prises de décision dictées par la panique", un Système d’information sur les marchés agricoles (AMIS, en anglais) a été mis en place en 2011. Via cet outil, les chefs de gouvernement doivent pouvoir s’informer mutuellement quant aux niveaux de stocks alimentaires existants et "éviter ainsi de prendre des mesures telles que les restrictions aux exportations", largement responsables des précédentes émeutes.

Car au-delà même de conditions météorologiques défavorables, la dimension psychologique joue dans la conjoncture alimentaire internationale un rôle primordial.

"Pour le riz, la crise de 2007-2008 n’avait aucun sens, explique ainsi Concepcion Calpe, économiste à la FAO. Les stocks, assez élevés, ne posaient aucun problème : mais la contagion est venue des autres céréales, qui étaient, elles, sous la pression des marchés." Résultat, les prix du riz sont ceux qui sont alors montés le plus haut, quand bien même les réserves de cette céréale étaient à l’origine très confortables. Pour l’experte de la FAO, "c’est contre cette spéculation commerciale qu’il faut lutter aujourd’hui".

"La tendance qu’ont les gouvernements à passer commande pour les mêmes céréales et au même moment, afin de se couvrir d’une future hausse des prix, est un réel problème", confirme Olivier De Schutter, puisqu’elle entraîne sur les marchés "une rareté artificielle dénuée de réalité physique".

Pour faire baisser l’actuelle pression en Bourse, les spécialistes s’accordent sur une priorité : la production occidentale d’agrocarburants doit être réduite au plus vite. La semaine dernière, dans une tribune de presse, le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva, réclamait la suspension "immédiate" -mais temporaire- de la production de bioéthanol à base de maïs, pour apporter un répit au marché et permettre "que les récoltes soient davantage utilisées pour l’alimentation animale et humaine".

"Près de 40% de la récolte américaine de maïs est destinée à la production d’éthanol", rappelle Olivier De Schutter. "Une politique complètement déraisonnable, dans une période si tendue."

D’autant que les répercussions de cette agitation boursière touchent tout particulièrement les pays les plus pauvres, dépendants des importations pour leur sécurité alimentaire. "Le Yémen importe 90% de son blé : quand le prix de la céréale augmente de 40 %, le pays peut difficilement se permettre une telle facture, ajoute Thierry Kesteloot, responsable du volet alimentaire à Oxfam Belgique. Ces pays sont forcés d’ajuster leur consommation, alors que l’on produit aujourd’hui suffisamment pour nourrir l’ensemble de la planète." Malgré des prévisions de production revues à la baisse, la production totale de 2012-2013, forte de plus de deux milliards de tonnes, excède d’une vingtaine de millions de tonnes les chiffres de prévision de la consommation.

Début août, le Mali, le Niger et la Côte d’Ivoire réduisaient - pour certains, supprimaient - leurs taxes sur les produits alimentaires importés, dans l’espoir de contenir cette envolée des prix. Mais, pour le rapporteur de l’Onu, si de telles mesures rendent plus abordable la nourriture pour la population, elles sont loin d’être la panacée."Il faut que ces importateurs nets constituent des stocks, pour pouvoir écouler des denrées alimentaires au sein de leur pays en période de hausse brutale des prix" , expose Olivier De Schutter. Et qu’ils réinvestissent dans l’agriculture locale pour limiter cette dépendance aux importations, jugent en chœur les experts.

"Pour protéger la population contre l’impact de la hausse des prix, il faut aussi mettre sur pied des systèmes de protection sociale, ajoute M. De Schutter. Car c’est en permettant à ces gens d’avoir un pouvoir d’achat suffisant et d’être à l’abri de tous les risques de l’existence, que l’on pourra, à long terme, garantir la sécurité alimentaire pour tous."