Reportage

Parqués sur le bas-côté, les trois énormes engins ont les allures d’un convoi en partance pour une expédition lunaire. Soudain, leurs moteurs se mettent à gronder. Les véhicules se déplacent de quelques mètres pour prendre position sur la chaussée où ils vont, à tour de rôle, actionner pendant une poignée de secondes l’énorme plaque vibrante de trois tonnes logée entre leurs trains de roues. Une manœuvre qu’ils répètent depuis quelques jours, tous les cinquante mètres, sur un axe de 24 km tracé entre Erquelinnes et Le Roeulx. Préalablement informé du passage de cette étrange colonne, le voisinage ne semble guère s’émouvoir de ce tintamarre.

L’objectif n’est pas de tester la qualité des voiries, mais de sonder à l’aide d’un équipement très sophistiqué le sous-sol de cette zone du Hainaut jusqu’à une profondeur d’environ 5 km. Financée par le gouvernement wallon, cette campagne d’investigation géophysique s’inscrit dans le cadre du plan régional visant à exploiter le potentiel géothermique du sud du pays.

D’un côté, l’Intercommunale de développement économique montoise (Idea) ambitionne de forer un puits de 2 500 m afin d’exploiter l’eau chaude (70°C) souterraine qui s’y trouve pour alimenter un réseau de chauffage urbain. Celui-ci sera raccordé au quartier de la nouvelle gare de Mons, à la manière du réseau en service à Saint-Ghislain depuis 1985.

De l’autre, et c’est spécifiquement la cible des opérations de sondage qui devaient prendre fin ce mercredi, un projet plus novateur porté par la société Earthsolution. Celle-ci souhaite en effet lancer l’exploitation d’un premier site de géothermie profonde afin de produire de l’électricité. " Notre but est d’atteindre les roches calcaires du Givétien. D’après les informations géologiques actuellement disponibles, celles-ci devraient abriter un aquifère avec une eau qui peut atteindre une température de 120 à 150°C aux alentours de 5 000 m de profondeur ", expliquent Roland de Schaetzen et Manoël Ancion, les promoteurs de cette entreprise.

Les relevés qui viennent d’être effectués et qui vont être analysés par les géologues de l’Université de Mons doivent permettre d’affiner la connaissance du sous-sol et de définir le point de chute idéal pour procéder au forage. Une opération dont le coût s’élève à lui seul à 10 millions d’euros et qui durera six mois. " Seul celui-ci permettra de caractériser la ressource et de voir si son exploitation est rentable. La puissance électrique que l’on peut retirer d’un puits dépend de deux éléments principaux : la température du liquide présent dans la roche et le débit du réservoir" , commente M. Ancion. Convaincu de ce potentiel, ce dernier souligne que la capacité de production d’une unité de ce type équivaut à un parc éolien de taille moyenne comportant cinq à sept aérogénérateurs de 2 à 2,5 MW. Si tout se déroule comme espéré, ce forage pourrait avoir lieu en 2013; la construction de la centrale à proprement parler pouvant pour sa part se finaliser à l’horizon 2015. Celle-ci fera alors appel à deux puits, explique encore notre interlocuteur. Le premier est utilisé pour extraire l’eau chaude qui, via un échangeur thermique, permettra de vaporiser un gaz qui entraînera une turbine. L’eau partiellement refroidie sera ensuite réinjectée dans un second puits.

Toutes ces techniques héritées de l’exploitation pétrolière sont parfaitement maîtrisées, ajoute Manoël Ancion, précisant que l’on ne procédera en aucun cas à une fracturation forcée de la roche par injection d’un fluide sous pression. Tout au plus pourrait-on utiliser un peu d’acide chlorhydrique (l’esprit de sel) pour dissoudre l’espèce de "tartre" qui pourrait entraver la circulation de l’eau dans les nombreuses petites fissures naturellement présentes dans cette strate calcaire. L’impact environnemental est minime, assure-t-il, précisant que les puits seront tubés et que toutes les mesures seront prises pour qu’il n’y ait pas de pollution possible des nappes phréatiques supérieures.

La durée d’exploitation d’un tel site est d’une trentaine d’années, mais l’opération est reproductible tous les trois à cinq kilomètres de distance dès lors que la zone géologique s’y prête. Un puits épuisé est alors laissé au repos, le temps pour celui-ci de reconstituer son capital chaleur. Autre avantage, la production électrique de la géothermie profonde est continue et peut donc se combiner avec d’autres sources renouvelables intermittentes, comme le solaire et l’éolien. Avant d’être réinjectée dans le second puits la chaleur résiduelle de l’eau peut en outre éventuellement servir à alimenter un réseau de chaleur.

En Wallonie, les dernières campagnes d’investigation de ce genre remontent aux années 70 à des fins d’exploration pétrolière. De tels projets pourraient être envisageables dans le bassin montois, mais aussi le Sillon Sambre et Meuse et en province de Luxembourg. La Flandre pour sa part a lancé un projet en Campine anversoise. Drill, baby, drill