Rencontre

Apeine quelques dizaines de mètres à parcourir, et Julos Beaucarne a les pieds en plein dans le "Mille". La rue des Brasseries, où il habite depuis les années 70, aboutit pratiquement dans le cours d’eau qui traverse la campagne verdoyante de Tourinnes-la-Grosse (Beauvechain). Une vieille maison, ancienne fermette repeinte en blanc, abrite les activités de cet artiste multiforme, à la fois écrivain, chanteur, comédien, poète, sculpteur "C’est une vieille maison, qui était en même temps café, salle de danse, ferme Le salon, c’est l’ancienne salle de danse. Et où se trouve l’escalier, il y avait une avancée, un gars y jouait de l’accordéon, sur une hauteur. C’est l’espace qui m’intéressait. C’est un très bel espace." C’est que l’artiste a besoin de place. Par exemple pour réaliser ses "objets détournés", sculptures pour lesquelles il stocke des objets de récupération, dans une pièce au rez-de-chaussée ou dans son petit jardin. Exemple : ces "coups de pied au cul qui se perdent" réalisée à partir d’anciens moules de chaussures Dans ces sculptures, tout est dans le titre, sourit cet amoureux de la langue.

S’il est établi en Brabant wallon depuis longtemps, Julos Beaucarne est né à Ecaussinnes en 1936. "J’habitais à Ecaussinnes, puis j’ai habité à Bruxelles, car j’étais comédien, surtout au Rideau de Bruxelles, au théâtre de l’Alliance On avait une secrétaire ici dans le coin, et on est venu la voir, et on a vu cette maison à vendre. J’ai été séduit. J’aimais bien Bruxelles - les villes sont fascinantes -, mais je préfère quand même la campagne. Je préfère me réveiller au chant des oiseaux, même s’il y avait aussi les chants des avions de la base aérienne, et maintenant celui des hélicoptères ! Pas très bon pour l’oreille Moi qui ai créé le "Front de libération de l’oreille..."" A son arrivée à Tourinnes, avec sa compagne Louise-Hélène France (Loulou), Julos Beaucarne se souvient avoir été bien accueilli. "On a eu une voisine formidable, Maddy. Et puis il y avait Max van der Linden (voir ci-dessous). Très vite, on a été mis en contact, et jusqu’à sa mort, ça a été un grand ami. Les gens du cru ne nous ont pas jeté des pierres ! C’était les années 70, on n’était pas les premiers citadins à venir s’installer. D’autant plus que moi, je parlais wallon. Et j’étais plus proche des gens de "ce costé-ci", enfin ! De temps en temps, je parle wallon, avec les plus âgés. Comme un peu partout, le wallon disparaît aussi ici "

Dans la maison de Tourinnes, au mur, l’effigie de Louise-Hélène est toujours là. "Loulou" fut assassinée ici par un déséquilibré en 1975. Le soir même, Julos Beaucarne écrivit une lettre ouverte, devenue célèbre, où il dit: "Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor [ ] Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. A travers mes dires, vous retrouverez ma bien-aimée, il n’est de vrai que l’amitié et l’amour."

Après le drame, l’artiste n’ a pas déménagé. "Je ne voulais pas me séparer de tous ces souvenirs" , glisse-t-il simplement. Et à Tourinnes-la-Grosse, l’artiste apprécie la nature : "La verdure, les chemins creux ." "Il y a aussi le moulin à Hamme-Mille. Ces endroits, j’y vais, je m’y pose, et puis ça m’inspire. J’ai d’ailleurs écrit un petit peu sur Tourinnes-la-Grosse, sur l’église qui est un joyau de l’art roman. Et ici, on peut faire d’énormes promenades, c’est excellent pour le cerveau !" Promenades qui servent en quelque sorte de prélude à son travail d’écrivain. "Je marche beaucoup. C’est le pays qui rentre par la respiration ! Et je m’arrête de marcher pour écrire. J’ai toujours un carnet dans la poche. Si une pensée vient, il faut écrire tout de suite, sinon ça disparaît. Donc je note quand ça vient. Si j’entends une réflexion de mes voisins, une expression rare, une tournure de phrase Chaque pays a son terroir de langage." Les expressions récoltées, il les évoque lors ses conversations avec le grammairien André Goosse, autre habitant de Beauvechain : "Avec lui, on discute des mots. C’est fabuleux, son travail " "En wallon, il y a des expressions inouïes ! Par exemple : ‘il prend le trou de son cul pour l’entrée d’une grande ville." Ou "si la mort ne l’embellit pas, il fera un laid cadavre ". Ce sont souvent des réflexions d’humour aussi ! Autre vieille expression : "il fait le mitant à s’mode, le reste à s’n idée." On est en plein Absurdistan, point de vue langage, c’est ça qui est drôle. Ce sont des perles Il y a des expressions en wallon qui sont tellement plus fortes qu’en français C’est pour cela que je mélange les deux parfois !" Julos Beaucarne n’a pas écrit beaucoup de textes sur le Brabant wallon mais il "baigne dans le langage du Brabant wallon" . " Ce n’est pas le même wallon que chez moi à Ecaussinnes. Tous les wallons so nt intéressants. Ce qu’ils ont en commun, c’est l’humour. Ce langage wallon, ça m’inspire des aphorismes. Comme "à force de péter trop fort, le cul prend la place du cerveau " Il poursuit : "Tout m’inspire : les journaux que je lis, les événements, les mots, tout fait farine au moulin. Ces réflexions, je les relis, et je peux faire un texte à partir de l’une ou l’autre chose. L’inspiration est toujours là, il suffit d’avoir le temps, de s’asseoir tranquillement. Je ne suis jamais en panne d’inspiration, mais en panne de temps ." L’avantage : il peut écrire partout, "du moment, que quelqu’un ne vient pas regarder au-dessus de mon épaule... J’emporte aussi mes carnets en tourné e. Et j’écris aussi dans les trains, dans les avions, c’est très inspirant " Le plus de Tourinnes : une bibliothèque bien fournie, avec des dictionnaires, des glossaires de différents pays wallons "C’est extrêmement riche ! Pour arriver au bout, il faudait que je vive 100 ans et demi "