Planté dans sa longue robe noire, seulement garnie d’une capuche et d’une ceinture, "signes de pauvreté, d’obéissance, de chasteté", au pied de l’autel de la chapelle abbatiale de Bois-Seigneur-Isaac, le père Charbel montre le vitrail racontant l’histoire du lieu, qui remonte à quelque 800 ans. "Le seigneur local Isaac était en prison, raconte le père Charbel. Il a prié la Vierge Marie et promis qu’il construirait une chapelle s’il était libéré. Et il a été libéré. En 1405, le prêtre de Haut-Ittre, tout près d’ici, avait l’habitude de venir célébrer la messe. Un matin, il a découvert qu’un fragment du corps du Christ était tombé, et que le corporal (NdlR : linge d’autel) était teinté du sang du Christ. Le miracle du Saint-Sang a été vérifié, et depuis 1405 jusqu’à maintenant, il y a eu une très grande vénération du Saint-Sang. Il y a encore une confrérie du Saint-Sang, liée à ce lieu, de 600 laïcs...."

Le père Charbel Eid est le nouveau responsable de l’abbaye de Bois-Seigneur-Isaac. Mais il y a peu, il ne connaissait pas cette histoire locale ni cet édifice dont l’origine remonte au XVe siècle. Et pour cause, le père Charbel vient du Liban, tout comme le père Fadi et le père Marc, qui habitent eux aussi désormais l’abbaye brainoise. Tous font partie de la congrégation des moines libanais maronites, qui appartient à l’Eglise catholique orientale (voir épinglé) Ceux-ci ont la gérance des lieux depuis janvier 2010 et seront officiellement "accueillis", lors d’une journée de célébrations ouverte à tous, le lundi de Pentecôte. Si le père Charbel trouve tout à fait normal de s’être plongé dans l’histoire des lieux, qui étaient occupés depuis 1903 par des moines prémontrés, il admet que son arrivée était assez inattendue : "Notre mission est basée sur la Providence divine ! On n’avait pas pensé être ici en Belgique comme missionnaires ! Cela dit, avant, deux confrères maronites se trouvaient dans une petite cure à Hévillers. Cette cure était aussi une maison pour les étudiants qui continuaient leur doctorat à Louvain-la-Neuve. Mais il y avait de plus en plus de moines, et besoin de place. Il y avait aussi besoin de restaurer la cure. Et Mgr Vancottem ( NdlR : évêque auxiliaire du BW) nous a parlé de cette abbaye à Ophain. L’abbaye était occupée par des Prémontrés, mais il n’y avait plus de vocations religieuses, personne pour reprendre la main. Cependant, racheter une abbaye en Occident, pour nous Orientaux, c’était cher..."

Mais les responsables des deux ordres ont discuté et trouvé une solution : les Prémontrés restent propriétaires des lieux, et les maronites, eux, bénéficient d’un bail emphytéotique de 99 ans. Les Prémontrés encore sur les lieux sont retournés à l’abbaye d’Averbode, et le dernier, âgé de 87 ans, partira dans une quinzaine de jours. "La continuité, c’est essentiel. On doit continuer la même chose que les Prémontrés, mais avec un goût oriental", affirme Charbel Eid. Exemple concret : dans la salle de briques rouges et nues, auprès de ce qui serait des reliques de la Sainte-Croix et de la couronne du Christ, ou encore la pierre d’autel où aurait coulé le Saint-Sang, trône aussi un reliquaire lié à saint Charbel, ermite du Liban, et à présent patron du monastère.

Les trois moines d’Ophain espèrent dans les prochaines années être plus nombreux, et accueillir par exemple des prêtres maronites continuant leurs études à l’UCL. "En Belgique, il y a cette arrière-pensée qu’une abbaye doit avoir beaucoup de moines, mais chez nous, ce n’est pas le cas. On est habituellement entre six et dix moines, et il y a souvent du changement : un moine ne peut pas rester au même endroit plus de neuf ans..." Les trois moines ont entre 30 et 32 ans, et tous mènent encore des études, dont deux d’entre eux à LLN. "Mais la priorité n’est pas les études, mais le service aux fidèles." Les moines s’occupent ainsi d’un service "hôtellerie" de trente lits, destinés à des retraitants spirituels. Des messes dans le rite romain, et des offices selon le rite maronite (en français, arabe, araméen) ont aussi lieu. Ils s’adressent aux fidèles belges et à la communauté maronite belge qui compterait 4 à 6 000 personnes. "Le dimanche, des maronites qui habitent Waterloo, Nivelles ou Braine-l’Alleud viennent ici..."

Les fidèles sont aussi régulièrement reçus au salon. "L’hospitalité, c’est un pilier de la vie monastique orientale. On veut donner de notre temps pour les gens." Charbel Eid veut aussi garder ce lieu de patrimoine accessible et faire connaître son histoire. "C’est un lieu de pèlerinage ici. On a donc des pèlerins qui viennent pour visiter. J’ai ainsi l’exemple d’un homme qui a demandé de venir visiter avec 45 personnes, pour explorer l’histoire de Bois-Seigneur-Isaac et la spiritualité maronite." Le père Charbel constate un intérêt de la population pour sa congrégation. "Il y a une curiosité. Le monde oriental reste un peu abstrait pour les Occidentaux." Les visiteurs demandent donc souvent une conférence sur le Liban ou la spiritualité maronite, une célébration avec un Notre Père en araméen, ou une messe dans les vêtement orientaux traditionnels. A Ophain, les moines, qui se parlent entre eux en français ou en arabe, se chargent des célébrations, mais aussi de l’entretien de l’abbaye. "Dans la spiritualité orientale, on dit qu’un moine doit savoir faire toute chose !" Dans le monde, pour les bâtiments, le monastère d’Ophain est le plus grand de l’Ordre libanais maronite. Il s’étale sur 10 452 m2. Et le Liban sur 10 452 km2, remarque Charbel Eid : "Un signe...."