"La ville doit être habitée"

René Schoonbrodt est l'un des fondateurs de l'Atelier de recherches et d'actions urbaines (Arau).Il vient de publier "Vouloir et dire la ville".Un ouvrage qui retrace 40 années de participation citoyenne à Bruxelles.

stéphanie bocart

rencontre

C'est au coeur de Bruxelles, à deux pas de la place Sainte-Catherine, que René Schoonbrodt nous a reçus chez lui, dans son bureau, une petite pièce au doux parfum de livres conservés précieusement au fil du temps. "Cette maison était une véritable ruine quand nous l'avons achetée. Elle a été totalement rénovée. Nous avons effectué les finitions de nos propres mains, en famille", précise-t-il les yeux pétillants de fierté.

Docteur en sociologie de l'université catholique de Louvain (UCL), René Schoonbrodt est l'un des fondateurs de l'Atelier de recherches et d'actions urbaines (Arau) dont il fut le président pendant trente ans (1969-1999). Il fonda également la fédération des associations des habitants Inter-Environnement Bruxelles et est administrateur des Archives d'architecture moderne (AAM).

L'Arau est né à Bruxelles il y a quarante ans, en 1969. Qu'est-ce qui a déclenché sa création ?

L'Arau est né d'une nécessité. Celle-ci se situe à deux niveaux. Tout d'abord, plusieurs personnes se sont rendues compte que quelque chose dans l'urbanisation n'allait pas et que c'était un peu dramatique de ne pas percevoir de réactions, en dehors d'un petit groupe de personnes rassemblées autour de Jacques Van Der Biest (NdlR : curé de la paroisse des Minimes dans le quartier des Marolles). Mais ce petit groupe de gens ne savait pas trop bien que faire. C'est Maurice Culot (NdlR : cofondateur de l'Arau et des AAM) qui a apporté la solution avec l'idée de faire des contre-projets, de les publier et d'utiliser la presse pour le faire. Ensuite, sur un plan plus personnel, j'ai eu la chance d'aller visiter Dresde, en Allemagne de l'Est, en 1967. Je me souviens du choc qu'avait été pour moi la destruction de Dresde. Et, psychologiquement, ce choc a été un fait de mobilisation. Car à Bruxelles aussi la ville se détruisait, sur d'autres modes. Je me suis dit : "C'est quand même trop gros. Il faut parler."

Quelle est la philosophie de l'Arau ?

Elle est alimentée par le droit d'habiter en ville. Parce que la ville est un extraordinaire héritage qui va, quand on le veut, faire accroître l'autonomie individuelle et collective. La ville est en fait la rencontre avec la diversité, ce qui n'est pas soi, sa famille, son clan. Par conséquent, cette rencontre permet de voir que les autres ont quelque chose à apporter. En allant un peu plus loin, on s'est aussi rendu compte, en reprenant de vieux textes, y compris ceux d'Aristote, que la ville est un lieu de parole.

L'Arau a été fondé dans le contexte de mai 68. Qu'avez-vous dû comprendre tout de suite pour mener vos combats et être écoutés d'autrui ?

J'avais la conviction qu'il ne faut pas avoir raison qu'une fois. Il faut tout le temps tenir le même propos, bâtir le même discours, l'approfondir et accepter sa mise en discussion. Il faut de la constance dans le temps. Ce travail intellectuel est une dimension essentielle du travail de l'Arau. Les commissions de concertation ont été créées et depuis quarante ans, l'Arau y assiste en insistant sur le même thème : la ville doit être habitée.

Comment expliquer la pérennité de l'Arau sur la scène bruxelloise ?

D'une part, l'Arau travaille sur le concret et s'occupe de problématiques précises. D'autre part, l'Arau réalise chaque année un énorme travail intellectuel avec les Ecoles urbaines et les Midis de l'urbanisme (NdlR : lire ci-dessus).

Au cours de vos trente années de présidence de l'Arau, quel combat vous a le plus marqué ?

La création du musée d'Art moderne. Nous étions confrontés d'un côté à l'Etat belge, toujours sourd, et de l'autre, à la bourgeoisie bruxelloise. Notre conviction était que l'on pouvait très bien construire le musée tel qu'il l'a été, mais sans détruire les habitations de la rue de la Montagne de la Cour.

Quel regard portez-vous sur le travail réalisé par l'Arau ?

Sur le plan de la morphologie urbaine, l'Arau demandait des logements dans la ville, et l'on peut dire qu'il y en a. En revanche, nous avons raté notre demande de soutenir l'industrie à Bruxelles. C'est dramatique car 20 pc de la population bruxelloise sont au chômage. Bruxelles qui était une ville industrielle pourrait redevenir industrielle étant donné qu'on ne produit plus les bien matériels de la même manière qu'il y a 150 ans. Et, partant, nous avons raté le logement social. Je pense qu'il manque à Bruxelles une base économique plus forte : les Bruxellois n'ont pas assez de possibilités pour travailler suffisamment pour se payer un logement décent.

Dans votre livre, vous dites que "la cité bâtira la ville"...

Quand on observe la situation politique et économique en Occident, il y a trois éléments : le marché, le politique et la société civile. La cité se bâtit par une interaction entre ces trois piliers, et peut s'opérer avec une quatrième force, les médias. Oui, Bruxelles a progressé mais elle ne doit pas s'arrêter. Or, il y a des dangers pour que cette interaction s'arrête comme certaines consultations qui sont rediscutées au nom du marché : pour privilégier le marché, on réduit la société civile. C'est inacceptable.

Comment analysez-vous les relations entre le politique, le marché et la société civile ?

L'Arau a toujours reconnu la légitimité des élus et des institutions. Mais le système de la représentation n'épuise pas le jeu du politique, c'est une face du jeu politique. L'Arau s'est battu pour obtenir la concertation. La concertation brise le dialogue entre le marché et le politique et intègre un troisième partenaire, la société civile, qui contrôle le dialogue. Attention, ce jeu de la société civile doit être responsable et ne peut qu'orienter par le bien commun. J'attends aussi du politique qu'il assure la liberté d'organisation des associations parce qu'elles sont investies des missions de donner de la rationalité aux habitants, de les responsabiliser et de les éduquer. L'avenir de Bruxelles est dans la construction de la cité bruxelloise et pas dans quelques briques supplémentaires...

Le ministre-Président Charles Picqué a présenté son Plan de développement international (PDI) pour Bruxelles qui prévoit dix projets d'équipements sur dix zones stratégiques. Qu'en pensez-vous ?

Certes, la mondialisation et la globalisation créent des problèmes sociaux et les Etats renvoient ceux-ci vers les villes. Mais, si Bruxelles veut vraiment apparaître aux yeux du monde comme quelque chose d'extraordinaire, ce n'est pas en faisant un grand stade supplémentaire ou une salle de congrès, mais en ayant la réputation plus grande qu'Athènes ou Porto Alegre d'être la ville la plus démocratique du monde.

"Vouloir et dire la ville. Quarante années de participation citoyenne", de René Schoonbrodt, éditions Archives d'architecture moderne, 544 p., 19 €.

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