Le grand retour de Virgile

Fondé au début du XXe siècle, l’hebdomadaire "Pourquoi Pas ?" n’eut pas la chance de l’achever après avoir été repris puis doucement, comment dire ?, "euthanasié" par "Le Vif" à la fin des années 1980.

Le grand retour de Virgile
©Benoît Vanzeveren
Christian Laporte

Fondé au début du XXe siècle, l’hebdomadaire "Pourquoi Pas ?" n’eut pas la chance de l’achever après avoir été repris puis doucement, comment dire ?, "euthanasié" par "Le Vif" à la fin des années 1980.

Magazine politique et culturel bruxellois mais ouvert à la Wallonie qui n’avait pas sa langue en poche, le "PP ?" se démarquait par son ton pas très "politiquement correct", notamment sous la rédaction en chef de Jacques Schepmans mais il avait aussi des rendez-vous incontournables comme le "Dialogue de la semaine" en bruxellois, signé Virgile.

Rien à voir avec le poète latin bien connu; en l’occurrence, il s’agissait bel et bien d’un auteur bruxellois prolixe qui avait pour nom Georges Crabbé.

Il avait écrit pas moins de 300 spectacles joués dans les music-halls bruxellois de l’avant et de l’après-Seconde Guerre mondiale. Mais on lui dut aussi les textes de quelque (!) 700 chansons (notamment interprétées par Maurice Chevalier). Toutefois pour les lecteurs du "PP ?", il fut surtout celui qui dialogua près de 500 sketches.

Fait extraordinaire : Georges Crabbé était décédé en 1970 mais le magazine continua à publier ses œuvres jusqu’à sa propre disparition, dix-huit ans après Mieux : le rédacteur en chef du "Pourquoi Pas ?" veilla jusqu’au bout à répondre aux lettres de lecteurs adressés àVirgile décédé

Le talent de Virgile fut notamment de s’emparer de grandes œuvres du repertoire - "Faust", "Carmen", "Cyrano", "Le Cid", etc. - et de les immerger dans un environnement bruxellois. Mais il transposa aussi l’exercice aux Fables de La Fontaine. Et comme si cela ne lui suffisait pas, il eut l’idée de les compléter par des poèmes de son cru ! Comme par exemple "La baleine et le sprok", "Le caniche et le zinneke" ou encore "Le hérisson et le rolmops"

C’est à cette œuvre originale qu’a voulu rendre hommage Georges Lebouc qui est sans conteste le grand spécialiste actuel du parler bruxellois. S’il a lui-même été à la base de plusieurs ouvrages sur le parler bruxellois, il a surtout sorti Virgile du purgatoire en publiant ses œuvres.

Les "Fables complètes" furent éditées une première fois en 2001 suivi de la parution des "Dialogues de la semaine", de ses "Parodies" ou encore de son œuvre théâtrale.

Si l’on prendra certainement beaucoup de plaisir à lire les fables de La Fontaine, une autre richesse de la nouvelle édition est que Georges Lebouc recontextualise son objet. Il nous y rappelle ainsi que Virgile s’inscrit dans un courant qui débuta dès le XIXe siècle. "La Fontaine", écrit-il, "est de tous les auteurs français parodiés par des Bruxellois celui qui connut le plus d’imitations". Et de citer Victor Lefèvre (1822-1904) connu sous son pseudonyme de Coco Lulu mais aussi Roger Kervyn de Marcke ten Driessche bien connu pour ses "Fables de Pitje Schramouille" sans oublier Barès, l’auteur moins connu de "Flooskes" qui s’inspira aussi du poète dans ses parodies.

Lebouc précise aussi que l’appétit venant en mangeant, Virgile a écrit encore 24 autres Fables dont le seul point commun avec La Fontaine est qu’elles font parler les animaux. Virgile termine aussi forcément ses fables par des morales reprises à La Fontaine mais il lui arrive aussi de les revisiter.

A redécouvrir donc même si l’on ne manie pas parfaitement le dialecte bruxellois. Pas de problèmes ! Les poèmes sont suivis d’un lexique qui ne les rend que plus savoureux

"Fables complètes. Virgile du Pourquoi Pas ?", Editions Racine, 146 pp