Jasmina, en Belgique depuis 6 ans et à bout de forces

Parmi les huit sans-papiers qui s'étaient réfugiés depuis lundi en haut des grues se trouvent deux femmes. L’une des deux se fait appeler Jasmina. "La Libre" l’avait rencontrée il y a quinze jours. Elle n'en pouvait plus des journées de travail de 12 à 14 heures et un salaire de 3 à 4 euros/heure. Portrait.

Portrait de Louise Vanderkelen

Parmi les huit sans-papiers réfugiés depuis lundi en haut des grues se trouvent deux femmes. L’une des deux se fait appeler Jasmina. "La Libre"l’avait rencontrée il y a quinze jours.

Cette Marocaine de 44 ans est arrivée en Belgique en 2009, dans l’espoir de trouver un travail. Depuis six ans maintenant, elle essuie de nombreux refus de la part de l’Office des étrangers. Impossible pour elle d’être régularisée, d’obtenir ses papiers et donc de travailler.

Elle n’a dès lors pas eu d’autre choix que de se mettre sur le marché du travail au noir pour subvenir à ses besoins. Exploitée et même abusée pendant plusieurs années par ses employeurs, elle a dû faire face à de nombreux chantages.

Son combat

Ne pouvant plus supporter des journées de travail de 12 à 14 heures et un salaire de 3 à 4 euros/heure, Jasmina a décidé de tout arrêter pour se consacrer corps et âme à la lutte des sans-papiers. Appartenant au collectif "Mobilisation 2009", elle ne manque aucune assemblée générale.

Les nombreuses actions qu’elle a menées et ses appels à l’aide ne trouveront jamais écho auprès du gouvernement et de l’Office des étrangers. Lassée, elle décidera, avec d’autres sans-papiers qui logent avec elle dans un squat de Bruxelles, d’entamer une grève de la faim. L’action durera 70 jours et prendra fin lorsque l’Office des étrangers promettra d’organiser un rendez-vous afin d’évoquer une éventuelle régularisation. Mais rien de tout cela n’est arrivé.

Jasmina en sort affaiblie et malade. Physiquement tout d’abord. Celle qui affichait auparavant quelques rondeurs est aujourd’hui d’une maigreur maladive. Mais aussi psychologiquement. Désespérée par sa situation, elle tombe dans la dépression et ira jusqu’à tenter de mettre fin à ses jours. Aujourd’hui, Jasmina survit à coups d’antidépresseurs.

Une ultime action

Avec l’énergie du désespoir, elle a pris la décision, avec sept autres sans-papiers, de mener une action choc, une action qui ferait "enfin parler d’eux". Nichés pendant trois jours dans les cabines de deux grues, en face du métro Porte de Namur à Bruxelles, Jamina ne cache pas que la situation devient difficile. "Nous n’avons pas pris à manger ni à boire avec nous. Nous n’avons pas de toilettes", raconte-t-elle par téléphone.

Dans la cabine exiguë, impossible pour elle de s’allonger et donc, de dormir. Epuisée, elle a du mal à s’exprimer. Son état de santé était tel mercredi matin que les pompiers ont dû intervenir pour lui porter secours en haut de la grue.

Après trois jours sans boire ni manger, la femme puise dans le peu de réserves qui lui reste pour faire passer son message: "Nous ne voulons plus de rendez-vous avec l’Office parce que nous savons comment cela va se passer. On nous rejettera comme d’habitude. Certains d’entre nous sont en Belgique depuis 12 ans, 13 ans, 15 ans même. Nous sommes très bien intégrés, nous avons appris le français. Tout ce que nous souhaitons, c’est d’avoir l’autorisation de travailler légalement, comme tous les Belges. Je rêve de pouvoir le faire un jour", confie Jasmina.

Les forces de police, présentes depuis lundi en bas des grues, ont eu raison de sa détermination. La femme se disait pourtant prête à "mener cette action jusqu’au bout", quitte à finir en centre fermé et être renvoyée de force vers le Maroc. Elle n’a "plus rien à perdre".


Ils s’étaient nichés trois jours sur une grue pour être régularisés

Pendant trois jours et deux nuits, huit sans-papiers se sont réfugiés en haut de deux grues installées sur un chantier près du métro de la Porte de Namur, à Bruxelles. Enfermés dans les cabines des engins de construction, ils ont entrepris cette action afin de faire pression sur l’Office des étrangers et obtenir leur régularisation le plus rapidement possible. Après de nombreuses négociations avec la police, certains ont préféré descendre, mercredi en début de soirée, tandis que d’autres ont dû être délogés par les forces de l’ordre.

Une action dangereuse

Au pied du chantier, un groupe de soutien aux sans-papiers s’était constitué dès le début de l’action. Saïd, le porte-parole du "Groupe mobilisation 2009", le regard rivé vers le sommet des grues, expliquait qu’une telle action recèlait une forte charge symbolique, mais mettait en danger les huit sans-papiers qui l’ont menée. "Lorsqu’ils m’avaient parlé de ce projet, je leur avais dit que cette action n’est pas idéale car trop dangereuse", expliquait-il.

Pour Mounir, également sur place pour soutenir ses amis, le choix des grues comme refuge n’était pas anodin. Il expliquait que les escaliers étroits menant aux cabines ne permettent pas un accès facile à la police et aux pompiers.

De nombreuses négociations

La police avait placé un périmètre de sécurité autour du chantier. Une quinzaine d’agents étaient réquisitionnés pour encercler les manifestants, n’hésitant pas à faire pression sur le petit groupe dès qu’il commençait à entonner des chants de soutien aux sans-papiers. "Nous avons essayé de bloquer la rue afin d’attirer l’attention des automobilistes et des piétons vers les grues mais les policiers sont intervenus", a expliqué Saïd.

Mercredi, en fin d’après-midi, une énième négociation a été entamée par les forces de l’ordre. Lundi, il avait déjà été proposé aux sans-papiers de descendre des grues en l’échange d’un rendez-vous à l’Office des étrangers, ce qu’ils avaient refusé. Mercredi, en début de soirée, ils n’ont pas eu d’autre choix que de descendre s’ils ne voulaient pas être extirpés de force. Obtiendront-ils quelque chose?


"Le phénomène prend de plus en plus d’ampleur"

"On est à la limite de l’exploitation de l’être humain", s’insurge Robert Vertenueil, secrétaire général de la FGTB-Construction. Il dénonce l’attitude des patrons sans scrupules qui exploitent les travailleurs sans-papiers. "A Bruxelles, il existe des recruteurs qui amènent directement les sans-papiers sur les chantiers. Ces derniers doivent ensuite faire ce qu’on leur demande, sans horaire fixe, en espérant être payés en fin de journée, pour trois ou quatre euros de l’heure !"

Le syndicat socialiste est monté au créneau mercredi. Par voie de communiqué, la FGTB a demandé un réexamen urgent des dossiers des huit personnes retranchées sur les deux grues à Bruxelles. Il a aussi rappelé "ses revendications [en faveur] de critères clairs de régularisation permettant d’éviter de telles situations de non-droit et [de] combattre [le] dumping social".

La problématique du dumping social

"Le phénomène des travailleurs sans-papiers prend de plus en plus d’ampleur, poursuit Robert Vertenueil. On est dans la prolongation de la problématique du dumping social lié aux travailleurs détachés." Il est question ici de ces sous-traitants étrangers, issus de pays européens, qui mettent à la disposition de patrons belges des travailleurs - essentiellement hongrois, polonais, roumains, espagnols ou portugais - moins coûteux que les ouvriers locaux.

"On est maintenant entré dans la seconde phase. On fait aussi appel à des illégaux et des sans-papiers. Ils sont noyés dans la masse des étrangers, ce qui rend leur détection par les services d’inspection très compliquée." Pour le moment, c’est le secteur de la construction qui est le plus touché. "Mais ça commence dans le nettoyage."Et M. Vertenueil craint que la situation n’empire encore avec la crise actuelle des migrants, lorsque ceux-ci commenceront à chercher un job.

Par le passé, les illégaux venaient surtout du Kosovo ou de Bosnie. Aujourd’hui, du Maghreb, du Sahel (Mali et Niger) ou d’Afrique subsaharienne. Demain, ce sera sans doute de Syrie et d’Irak.

"Le pire, c’est que ces gens-là ne peuvent pas porter plainte, sinon ils dénoncent leur propre situation illégale , termine le représentant de la FGTB. S’ils font le choix de rester en Belgique, c’est parce qu’ils gardent l’espoir… Ils préfèrent travailler chez nous pour une bouchée de pain que rentrer dans leur pays où ils sont martyrisés et où ils crèvent de faim."