Ce bar du parvis de St-Gilles boycottera la Coupe du Monde au Qatar: "La fête autour de ce foot-là, ça serait cynique"

La polémique Coupe du Monde de foot au Qatar cet hiver continue d’interpeller. La Maison du Peuple, l’un des plus grands cafés de Bruxelles sur le parvis de Saint-Gilles, ne diffusera aucun match. "On s’assied sur une grosse recette mais on n’aurait pas pu se regarder dans le miroir". Des confrères feront l’inverse parce qu’ils n’ont "pas le choix". 

Julien Rensonnet
Ce bar du parvis de St-Gilles boycottera la Coupe du Monde au Qatar: "La fête autour de ce foot-là, ça serait cynique"
©J. R. - MdP

C’est un des plus vastes espaces dédiés à l’horeca de tout Saint-Gilles. Voire le plus vaste. De quoi accueillir plusieurs cars de supporters. D’autant que la terrasse est large comme un terrain de foot. Mais la Maison du Peuple, sur le fameux parvis, ne diffusera pas la Coupe du Monde. Thomas Kok, l’un des patrons de l’institution saint-gilloise, explique pourquoi son bar boycottera le rendez-vous qatari cet hiver, prévu du 20 novembre au 18 décembre.

Thomas Kok, on imagine que les arguments pour ne pas brancher vos écrans sur les terrains qataris sont évidents…

Je n’ai pas envie de hiérarchiser les raisons sur une échelle de l’horreur. D’abord, on va jouer au foot sur des ossements, sur un cimetière: la construction des stades a coûté des vies, dans un pays qui piétine les droits des femmes, des hommes, des LGBTQIA +. Ensuite, il y a l’idée d’une coupe du monde en hiver, dans le désert, où il faudra refroidir les stades. À l’heure de l’écocide, à l’heure où les Bruxellois ne savent pas comment payer l’addition de la crise énergétique, c’est indécent. Enfin, il y a les scandales de corruption autour de la FIFA, dont on sait bien qu’elle n’est pas une entreprise philanthropique.

La conclusion pour un exploitant horeca comme vous est donc inévitable?

La conjonction de ces circonstances faisait qu’on ne pourrait plus se regarder dans une glace en diffusant les matchs. On n’allait pas faire la fête autour de ce foot-là: on ne s’y retrouve pas.

On pourrait vous reprocher d’en faire la publicité…

On a hésité avant de communiquer sur Facebook. Mais on enregistrait déjà des demandes de réservations ou de renseignements pour les dates des matchs ou le calendrier des diffusions. C'était plus simple pour nous d'annoncer. Et on a été dépassé par les milliers de pages affichées sur Facebook.



L'horeca sort de la crise covid: vous renoncez donc à des recettes qui peuvent tomber à pic. Quelle augmentation de chiffre un match de foot de Coupe du Monde peut-il apporter?

On aura un manque à gagner, c’est une évidence. Sur le mois de la compétition, on pouvait tabler sur 50 à 60% de chiffres en plus. D’autant plus qu’en principe, c’est un mois sans terrasse. On aurait explosé nos statistiques. On décide de s’asseoir dessus.

La décision vaut pour tous les bars de l’équipe à la tête de la Maison du Peuple?

Oui. Mes autres adresses, Chez Franz, Chez Richard et Tortue, sont évidemment moins connues pour leur diffusion de matchs. Mais c’est valable aussi au Caberdouche, dans le Pentagone, mené par mes associés: pas de foot.

Et les confrères?

Je sais que l’idée de suivre le boycott se dessine chez certains d’entre eux. Mais pas tous et je le comprends bien. Certains veulent montrer le foot sans faire de politique. C’est normal.

Quid du futur?

On a diffusé des matchs avant le Qatar. On doit encore se positionner sur l’Euro 2024 en Allemagne. La question ne se pose pas quant aux autres compétitions, comme les matchs de l’Union que nous n’avons jamais proposés. Mais à titre personnel, je trouve plus logique de diffuser l’Union: ils véhiculent encore certaines valeurs, même si on n’est pas dupe. Le foot est indissociable du business. On ne va pas jouer les radicaux non plus et ne diffuser que les matchs amateurs de l’ABSSA. Mais en 2022, il faut s’éduquer: promouvoir un cirque comme celui prévu au Qatar, c’est cynique. On ne veut pas laisser ce monde-là à nos gosses.

"C’était y a 12 ans qu’il fallait montrer les dents"

Si la décision de la Maison du Peuple est saluée sur Facebook, d’autres cafetiers qui décident a contrario de diffuser les matchs se voient brandir le carton rouge. C’est le cas de cet établissement bien connu de la capitale, dont le patron, dépité, nous affirme "recevoir plein de menaces"depuis qu’il a affiché son intention de montrer le rendez-vous qatari.

Ce bruincafé populaire existe depuis des décennies. Il a traversé "beaucoup de difficultés". Bar sportif "depuis une trentaine d’années", il rassemble à son comptoir pour les grands championnats, mais aussi les matchs de D1 et des échelons inférieurs. Le patron, quadra qui a repris l’affaire de ses parents, se dit "dégoûté". Il s’explique: "Même certains amis me reprochent de diffuser la Coupe du Monde. Mais qu’y puis-je? J’en ai besoin. Je n’ai plus de clients. En décembre, je vais quadrupler mon chiffre".

Mon café, c’est pas la charité. C’est aussi à la RTBF de boycotter, ou à la fédération belge de foot de ne pas envoyer ses athlètes. Mais y a trop de pognon en jeu!

L’homme se souvient du jour de 1998 où il est revenu avec "une petite télé Philips sous le bras, achetée 80.000 francs belges au coin de la rue". Ce jour-là, il la branche dans le café. "Mon père m’a dit que j’étais fou". Mais l’identité de son adresse s’est forgée sur les arrière-plans de pelouse et les stridulations des sifflets. "Les gens veulent boire une bonne bière en regardant un bon match".

En 2022, deux mois avant le match d’ouverture au stade Al Bayt d’Al Khor, le tenancier n’en démord pas. "En Afrique du Sud en 2010, au Brésil en 2014, en Russie en 2018, y a eu des morts aussi. Tout le monde s’en foutait. Alors moi aussi, ça me dégoûte cet événement dans le désert. Je déteste. Mais mon café, c’est pas la charité. Vous voulez boycotter? C’était y a 12 ans qu’il fallait monter les dents, quand le Qatar a été désigné. Et puis quoi: ne pas venir voir le match chez moi et se planquer à la maison pour regarder quand même?! C’est aussi à la RTBF de boycotter, ou à la fédération belge de foot de ne pas envoyer ses athlètes. Mais y a trop de pognon en jeu!"

Ce patron refuse "d’être jugé pour les décisions des autres". Et termine: "on verra bien si les Diables vont en demi-finale, si les Belges continuent à boycotter!"