"C'est avec stupéfaction que j'ai pris connaissance des déclarations d'Alain Maron" faisant état, lundi matin sur LN24, de la volonté du gouvernement bruxellois d'acheter des terres agricoles dans les Brabants wallon et flamand, a réagi le ministre wallon de l'Agriculture, Willy Borsus.

"Les terres agricoles sont déjà extrêmement coûteuses et l'accès à la terre est très compliqué en Wallonie. Qu'une Région vienne annoncer avoir une politique d'achat agricole va augmenter cette pression au détriment des éleveurs, des cultivateurs et des maraichers", a-t-il pointé en dénonçant par ailleurs "l'absence totale de concertation de la Région de Bruxelles-capitale avec la Région wallonne", tout comme dans le dossier du péage urbain.

"La Région wallonne a une action très offensive de soutien à l'agriculture, à la diversification agricole, à l'installation des jeunes, au déploiement du maraichage. La Région bruxelloise débarque comme un cheveu dans la soupe dans cette action de long terme, structurée et concertée", a encore souligné le ministre Borsus.

"Je suis disponible pour réagir et agir en matière d'alimentation de proximité, des ceintures alimentaires autour des grandes villes ou de comment rapprocher producteurs et consommateurs, mais de façon sérieuse, en concertation avec les secteurs concernés, avec les filières alimentaires et sans le faire au détriment des entreprises qui ont développé des initiatives privées pertinentes", a-t-il conclu.

La FUGEA espère une "maladresse" politique

De son côté, l'organisation agricole FUGEA n'est pas moins estomaquée. "Difficile de ne pas réagir à une déclaration aussi surprenante que celle faite par Alain Maron ce matin. Ce projet parait tellement décalé avec les enjeux actuels du monde agricole qu’on ne peut qu’espérer à une maladresse politique", souligne, par voie de communiqué, l'institution.

"Pour rappel, la mise à disposition de terres à des agriculteurs en Wallonie est encadrée par la loi du bail à ferme. Et une des dispositions principales de cette loi est la liberté de culture pour celles et ceux qui travaillent la terre. Dans ce cadre, la Région ne pourra en aucun cas dicter les orientations stratégiques des exploitations. Sauf si Bruxelles décide d’agir comme le groupe privé Colruyt en imposant de manière coercitive son influence sur le producteur. La FUGEA ose espérer que la politique des autorités publiques en termes d’approvisionnement alimentaire ne va pas se calquer sur les stratégies douteuses d’entreprises privées."

En terme d’accès à la terre, cette annonce pose aussi question, souligne encore l'organisation agricole. "Les marchés du foncier agricole wallon et flamand sont déjà bouchés (seulement 1% des terres ont changé de propriétaire en 2019) et sont peu voire pas accessibles à une majeure partie des agriculteurs tant les terres se vendent cher. On ne peut que craindre que la présence d’une région parmi les potentiels acquéreurs de terres accentue, même involontairement, ces phénomènes.'

"Nourrir la capitale avec une nourriture produite localement et dans le respect de l’environnement est un défi de taille. Mais Alain Maron semble oublier que des agriculteurs travaillant dans le respect de la biodiversité et des filières sont déjà en place aujourd’hui et pourraient, avec une volonté conjointe des deux régions, alimenter la population bruxelloise. Certains producteurs sont d’ailleurs en demande de débouchés. Outre l’existant, il faut continuer à investir des moyens pour structurer des filières courtes de façon coordonnée et concertée."

La FUGEA défend, enfin, "la mise en place de filières territorialisées et locales comme accélérateur de la transition de notre agriculture. Créer une ceinture alimentaire autour de Bruxelles a donc du sens, mais uniquement à travers une collaboration étroite avec les agriculteurs wallons et flamands, et certainement pas par le biais d’achats de terres agricoles. Il nous semble en effet plus judicieux d’investir dans cette direction plutôt que de dépenser de l’argent public dans l’achat de nouvelles terres", conclut la Fédération Unie de Groupements d’Eleveurs et d’Agriculteurs.

David Clarinval désapprouve le projet

Le ministre fédéral de l'Agriculture a, à son tour, fait part de son "vif étonnement" face aux déclarations d'Alain Maron.

"Son annonce d’achat de terres dans les deux Brabants par la Région bruxelloise témoigne d’une conception médiévale du découpage et du fonctionnement de notre pays, a déploré M. Clarinval. Je regrette également, dans cette démarche que je désapprouve, une méconnaissance des ambitions de la PAC post-2020 qui souhaite privilégier l’accès à la terre par les jeunes agriculteurs ainsi que le soutien des petites et moyennes exploitations agricoles. "

" Pareille démarche ne ferait en outre qu’accentuer un peu plus encore l’envolée du prix des terres qui font déjà l’objet, aujourd’hui, d’une spéculation contraire aux objectifs d’une agriculture familiale et de proximité, a poursuivi David Clarinval. J’appelle donc le ministre bruxellois de l’Environnement à renouer le dialogue avec ses homologues wallons et flamands. Je ne doute pas que ce sera l’occasion pour lui de découvrir la richesse des productions locales de ce pays, qui ne demandent qu’à trouver des débouchés à Bruxelles ou ailleurs."

Le CDH opposé à toute initiative "à la hussarde"

La stratégie Good Food, lancée par l'ex-ministre Céline Fremault (cdH) en 2016, a pour objectif d'augmenter la capacité de production alimentaire durable de la Région bruxelloise via, notamment, la préservation des terres agricoles à Bruxelles, et en périphérie. Mais la méthode et le timing proposés par le ministre Alain Maron qui lui a succédé sont "regrettables" et même "contestables", a affirmé lundi le groupe cdH du parlement bruxellois.

Les députés bruxellois cdH se sont dits "très surpris" d'apprendre lundi matin, via l'entretien accordé par le ministre bruxellois de la Santé et de l'Environnement à la chaîne LN24, que la Région bruxelloise avait pour projet d'acquérir des terres agricoles dans les autres Régions afin de nourrir les Bruxellois grâce à des circuits courts.

"La stratégie GoodFood prévoit l'activation du droit de préemption par la Région pour préserver les terres agricoles sur le sol bruxellois. Elle mentionne par contre explicitement la mise en place de dispositifs transrégionaux pour la préservation des terres agricoles en périphérie. Il ne s'agit bien sûr pas pour la Région d'agir à la hussarde, sans concertation, sur le territoires des autres Régions. Or, aujourd'hui, il semble qu'aucun accord interrégional n'ait été bouclé, ni même qu'une discussion avec les ministres des autres Régions ait été entamée", a fait observer le centre démocrate humaniste.

"Le ministre Maron annonce l'acquisition de terres agricoles en Flandre et Wallonie ce matin, entre deux gorgées de café. Le flou total entoure la question du coût de cette démarche. Et en attendant, les députés bruxellois n'ont toujours pas pu prendre connaissance de l'évaluation de la stratégie Good Food pour savoir où l'on se situe dans les objectifs atteints et à poursuivre", a commenté la députée cdH Gladys Kazadi.

Le groupe humaniste regrette par ailleurs une communication "cacophonique" du ministre qui met la charrue avant les bœufs: pas d'indication d'une identification ou non des terres, d'un accord ou non avec les autres ministres, du coût de l'opération, et rien non plus sur ce qui est fait pour répondre aux files qui s'allongent devant les associations qui offrent une aide alimentaire.

"Nous ne sommes pas en campagne électorale, mais dans une gestion de crise avec un cadre budgétaire qui est dans le rouge" a conclu la députée à l'attention du ministre Maron.

Le MR dénonce "une économie planifiée qui n’a rien de réaliste et n’a jamais fait ses preuves"

La cheffe de groupe MR au Parlement bruxellois, Alexia Bertrand, a également réagi la sortie d'Alain Maron sur l'achat de terres agricoles. Les propos du ministre "relèvent d’une économie planifiée qui n’a rien de réaliste et n’a jamais fait ses preuves", écrit-elle dans un communiqué.

"Les Bruxellois.e.s n’ont pas besoin que l’on s’occupe de leur frigo mais plutôt qu’on leur donne des perspectives en matière d’emploi et de formation pour pouvoir le remplir", ajoute-elle en émettant des contre-propositions: "Ne serait-ce pas plus intéressant de développer la permaculture en ville plutôt que l'agriculture hors de la ville, qui ne fera que prendre les capacités de production des uns pour les diriger vers les autres sans plus-value ?"

"Nous sommes favorables à davantage de consommation locale mais à l'échelle nationale. Ici, Ecolo pratique un régionalisme insensé aux dépens des deux autres régions alors que Bruxelles n'a ni les moyens ni d'intérêts à devenir autonome sur le plan alimentaire. Eu égard aux difficultés budgétaires auxquelles elle fait face, la Région bruxelloise a mieux à faire pour le moment", tacle la cheffe de groupe.