Arrivés en voitures, camionnettes ou semi-remorques, les 370 moutons attendent paisiblement leur tour dans les enclos provisoires. Nous sommes le long du canal, sur le site de Mabru, endroit choisi par la Ville de Bruxelles pour y installer un site d'abattage temporaire permettant à ses habitants, mais aussi à ceux de Saint-Josse et d'Evere de pouvoir fêter leur Aïd el-Kebir (ou al-Adha) en toute tranquillité. Et dans la légalité aussi, puisqu'une loi fédérale interdit tout abattage dans des lieux non agréés.

"Peu à peu, les familles prennent confiance et viennent remettre leurs moutons aux sacrificateurs mis à leur disposition", explique Karine Lalieux (PS), échevine de la Propreté publique. L'organisation de cette fête ne s'improvise pas : le cafouillage en 2005 est là pour le rappeler. Depuis cette mésaventure, la Ville, soutenue par la Région à hauteur de 25000 euros, a décidé de reprendre les choses en mains. Trois autres sites (Molenbeek, Anderlecht et Schaerbeek) permettant aux autres musulmans de la Région de sacrifier leurs moutons. "Chaque famille a dû, au préalable, s'inscrire dans son administration communale contre une redevance de 15 euros par bête", reprend Karine Lalieux. Une fois l'animal amené sur place, deux vétérinaires sont chargés de vérifier s'il est en bonne santé. "Sans quoi le mouton est mis sur le côté et ne peut être sacrifié." Les familles reçoivent alors un numéro par ovidé, et attendent dans la salle de fête où des prières et des concerts sont organisés.

"Rester dans la légalité"

C'est là que nous retrouvons Azzouz, un cuisinier de Laeken d'origine algérienne qui patiente sereinement, tickets 192 et 193 jalousement gardés entre les mains. "Ma famille et moi sommes là depuis 10 h ce matin; et vu le rythme d'abattage, nos deux moutons devraient être sacrifiés vers 14 h", se réjouit-il.

Une grande première pour le jeune homme, approchant la quarantaine, qui s'apprête à sacrifier son premier mouton. "Je suis un peu tendu, mais je vais y arriver. Mon père est là pour m'aider". Un "patriarche" qui prend aussitôt la parole sous le regard admirateur de son fils. "La Fête de l'Aïd nous rappelle le sacrifice d'Abraham en hommage à Dieu. C'est une fête importante qui débute dès la sélection du mouton. Elle est plus calme et spirituelle que celle marquant la fin du Ramadan. En Algérie, tout le monde sacrifie son mouton en même temps, tôt le matin. Ici c'est différent, mais on s'habitue." "Il faut rester dans la légalité et montrer qu'on sait s'intégrer", reprend Azzouz.

Même si dix sacrificateurs (désignés par les différentes mosquées) sont prévus, Mohammed est venu avec son matériel et égorgera lui-même son mouton, "selon les rites". Une fois l'ovidé sacrifié derrière des rideaux pour assurer une certaine discrétion, il est amené dans une grande salle où 50 "habilleurs" le dépècent selon la tradition. "Cela nous prend en moyenne15 à 20 minutes par mouton, explique Charif, couteau à la main. Mais si l'animal est encore chaud, l'opération peut se dérouler plus rapidement."

Tête coupée, viscères et peaux retirées, la viande, dont 2/3 doit être donnée aux plus nécessiteux, est alors enfouie dans des sacs, rendus aux familles. Des conteneurs, mis à disposition par la Région cette fois, recueillent les déchets indésirables, tandis que 25 ouvriers s'efforcent à rendre le site plus propre à grand renfort de tuyaux d'arrosage.

370 moutons : un chiffre qui peut paraître faible pour une communauté très représentée à Bruxelles. "C'est vrai, mais beaucoup exécutent leur sacrifice en dehors de Bruxelles dans des fermes spécialisées, ou achètent simplement leur viande chez un boucher traditionnel, explique Ahmed El Ktibi, échevin des Travaux publics (PS). Notre rôle n'est pas de nous substituer aux pouvoirs religieux, mais d'être des "facilitateurs".Une amende salée est prévue pour toute personne pris en flagrant délit d'abattage hors d'un endroit agréé."

Quant à la polémique de savoir si l'Aïda débutait hier ou aujourd'hui, comme l'affirmait l'Exécutif des musulmans, Hassan Bouit, responsable de la mosquée Ettaouba d'Evere botte en touche. "La Fête dure de toute façon trois jours. Mais pour nous c'est clair, la Fête cette année commence le 19, le lendemain du pèlerinage sur le Mont Arafat, près de La Mecque."

Numéro165, Azzouz et Mohammed cherchent déjà du regard leurs deux moutons. A la fois fiers et légèrement anxieux.