Bruxelles

Longtemps dénigrés par les promoteurs immobiliers, les abords du canal de Bruxelles attirent désormais toutes les convoitises. Ce qui engendre bien entendu des conflits d'intérêts. Ainsi en est-il des anciens entrepôts Delhaize situés le long du quai des Péniches et sur la place des Armateurs, dont la démolition a été demandée par leur propriétaire, le groupe Atenor. "Un coup de force inacceptable", selon Pétitions-patrimoine qui veut classer ce "site remarquable d'un point de vue historique, urbanistique, social et esthétique". En compagnie de diverses autres associations (dont Inter-Environnement Bruxelles et l'Arau), l'ASBL veut une réaffectation réfléchie du site (plus d'1 ha) en tenant compte de son histoire. "Comme cela a été réalisé, par exemple, au Palais du vin dans les Marolles", explique Antoine Boucher, membre de Pétitions-patrimoine.

Petit retour dans le temps. En 1913, Adolphe Delhaize, frère de Jules et Louis (qui créera le groupe Cora et Match) décide de s'installer le long du canal. Des bâtiments "d'avant-garde pour l'époque", selon l'expert en patrimoine industriel, Guido Vanderhulst. "Non seulement au niveau du bâti lui-même, mais aussi d'un point de vue de l'organisation du travail qui y était développée."

Ancêtre du "caddy home"

Un véritable ensemble multifonctionnel puisque la production, la direction et le magasinage étaient réunis au même endroit. Une sorte d'ancêtre du caddy home aussi : les fournitures étaient livrées au domicile des clients. Le lieu disposait d'une situation unique. Tant la voie ferroviaire que le canal arrivaient jusqu'à ses portes. Il suffit de contempler quelques minutes les bâtiments pour se rendre compte qu'ils sont parsemés d'éléments relatant ce riche passé. "L'oriel (NdlR : bow-window) de l'ancien bureau du directeur est notamment un exemple type de l'Art-Nouveau", reprend Guido Vanderhulst. Vingt-deux graffites du maître du genre, Paul Cauchies, ornent également les façades des entrepôts, "un fait très rare sur un bâtiment de type industriel".

Après le départ d'Adolphe Delhaize vers Osseghem, d'autres locataires vinrent donner vie au site. Ce fut le cas des galeries Anspach, puis du ministère des Finances. Avant qu'Atenor ne rachète les lieux voici deux ans et demi. Un nouveau propriétaire qui n'a pas caché son intention de détruire le site. "Mais pour reconstruire quoi ?, se demande Antoine Boucher. Aucun plan n'a encore été dévoilé et cela nous fait curieusement penser à ce qui s'est passé dans le quartier Nord il y a quelques années où de nombreux promoteurs ont détruit des bâtiments sans y apporter de projets concrets en retour." Une stratégie non seulement spéculative, selon Pétitions-patrimoine, mais aussi un moyen de pression mis sur les pouvoirs publics. L'ASBL dénonce également l'apathie du gouvernement bruxellois. "Nous avons envoyé une pétition, restée sans suite depuis 2004..."

Du côté d'Atenor, le promoteur, on tient à remettre les points sur les i. "Nous travaillons depuis plusieurs mois en concertation avec la Ville et la Région sur ce dossier, explique Stéphane Sonneville, l'administrateur-délégué du groupe. Nous sommes présents à Bruxelles depuis 17 ans et avons une réputation à défendre. Ce n'est vraiment pas le style de la maison de faire de la spéculation. D'ailleurs nous attendons avec impatience le feu vert pour pouvoir entamer ces constructions dont le quartier a besoin." Dans la boîte à projet d'Atenor, pas encore mise officiellement sur papier, un seul mot d'ordre : mixité. "Nous comptons installer 40000 m2 de logements et 30000 m2 de bureaux. Au niveau du logement, ce sera un concept nouveau en Belgique, où tant la mixité des propriétaires que le confort des habitations seront nos priorités."

On le voit, les sons de cloches ont une tonalité bien différente le long des entrepôts. Celles de la fin du premier round entre les différents protagonistes du dossier tinteront en tout cas ce mardi en fin de matinée avec le résultat de la Commission de concertation.