Bruxelles

Une caisse de fraises qui arrive par ici, un cageot de salade par là : la solidarité bat son plein ce vendredi sur le parvis de Saint-Gilles où le marché hebdomadaire semble avoir appris à cohabiter des "indignés" du "carré" de Moscou. Présent depuis le début de la semaine, le camp a des allures de colonies de vacances avec ses tentes colorées, ses divans éparpillés et sa cantine "à prix libre".

Mais attention, ici, pas question de farniente, on est là pour " réfléchir sur l’avenir de la planète" . " Le système s’effondre, pas nous" , explique un panneau, au milieu d’une importante documentation sur les mouvements altermondialistes. "Vous entrez dans un autre espace-temps que celui du capitalisme , nous explique Massimiliano, étudiant italien en biologie à l’ULB. Le jeune homme fait partie de la cinquantaine d’indignés qui ont déclenché le mouvement en Belgique. Au début ce sont des Espagnoles qui ont eu l’idée de planter des tentes en solidarité avec ce qui se passait à Madrid. Mais depuis, ils sont partis et le mouvement a pris une touche beaucoup plus bruxelloise. Il a sa propre autonomie. Nous avons ici des habitants de la capitale d’origine grecque, italienne ou encore marocaine."

Et des jeunes et des moins jeunes, comme ce sexagénaire venu boire un thé sous le chapiteau, "offert juste après le déluge de mardi" . "Cela me rappelle mes années d’université" , explique, avec entrain, l’homme, barbe et longue queue-de-cheval blanchies par le temps. "On essaie de reprendre la parole qu’on nous a volée durant des décennies , poursuit Massimiliano. Le système capitaliste a montré ses limites. La logique de la croissance économique à tout prix, jusqu’à épuisement des ressources naturelles, n’a aucun sens. Si on ne bouge pas maintenant, on va tout droit dans le mur."

Tout en jetant un coup d’œil sur l’imposante liste de villes européennes (en grande majorité espagnoles) où de tels camps se sont installés, Massimiliano parle "d’état de conscience" qui jaillit un peu partout au sein du Vieux Continent. En Belgique, Gand et Liège ont aussi vu l’arrivée de leurs "indignados" avec leurs tentes et leur slogan "Yes we Camp". Selon Massimiliano, à Bruxelles, le mouvement prend de l’ampleur. " Lors des assemblées populaires, nous sommes désormais près de trois cents, dont beaucoup de riverains. Tout le monde est le bienvenu. Les discussions sont souvent animées."

"Ni gouverneurs ni gouvernés , pas toujours facile de s’organiser dans cette mini-société n’acceptant pas l’autorité. Nous n’avons pas de leader et toute décision se prend après concertation et un large consensus. C’est parfois lent, mais c’est cela la démocratie directe, On veut une sorte d’agora à la grecque, un mouvement en perpétuel changement."

La drogue et l’alcool qui circulaient, un temps, dans le camp, ne sont plus d’actualité, d’après le jeune Italien. "Il faut savoir que la rue de Moscou est un lieu qui était déjà fréquenté par des personnes alcooliques et des sans-abri, mais nous ne voulons pas les chasser. Au contraire, nous les avons intégrés à notre mouvement. Ils veulent, eux aussi, d’autres perspectives pour leurs vies. D’ailleurs depuis que nous sommes là, la violence a diminué dans le quartier."

Mais la cinquantaine de personnes qui demeurent 24 heures sur 24 sur les lieux (" on essaie de se relayer, pour garder notre énergie" ) en est bien consciente : les tentes ne resteront pas éternellement rue de Moscou. "Nous n’avons pas d’autorisation, mais jusqu’à nouvel ordre, la commune tolère notre présence jusqu’au 15 juin." Pour l’heure, Massimiliano fait le grand écart entre la préparation de ses examens et sa présence au camp. Il assume son côté "utopiste". "J e rêve de voir fleurir ce type de camps sur toutes les places de Bruxelles "