L’ampleur des problèmes de mobilité à Bruxelles fait perdre de vue qu’on se déplace de plus en plus à pied ! Selon l’Observatoire de la mobilité, la marche est (re) devenue le premier moyen de se déplacer et le mode principal pour 37 % des déplacements intrabruxellois. Plus de 50 % d’entre eux sont faits par des femmes. Comment vivent-elles leurs parcours et leur présence dans l’espace public ? La question se pose de manière récurrente depuis la diffusion du reportage-choc de Sofie Peeters, "Femmes de la rue".

Présence féminine peu souhaitée

Ce dernier, réalisé voici 3 ans à l’aide d’une caméra cachée, avait révélé une incroyable poussée d’agressions verbales et gestuelles anti-femmes. Du machisme mal placé ? Bien plus car opérant comme des rappels à l’ordre, ces intimidations disaient aux femmes que leur présence n’est pas toujours souhaitée ou respectée dans certains lieux publics. Après la diffusion du reportage, dans un contexte de politiques sécuritaires, d’aucuns avaient souligné que la question du harcèlement en rue des femmes ne pouvait se réduire à un problème d’ordre public à traiter exclusivement de manière répressive. En fait, ce phénomène, pas limité à un quartier ou un groupe culturel ou social, participe à un sentiment plus global d’insécurité féminine qui induit une restriction du champ des possibles, au travers d’une multitude de limitations et de stratégies d’évitement.

De quoi interpeller les chercheurs en sciences humaines ! Dans le numéro 87 de Brussels Studies, en ligne depuis ce lundi, l’urbaniste Marie Gilow étudie la diversité des perceptions et stratégies qui sous-tendent les pratiques de mobilité féminine en ville. Comme le souligne le think tank intellectuel bruxellois "c’est une réflexion sur l’intériorisation de la différenciation sociale entre les sexes et sur la manière dont celle-ci affecte la relation avec l’entourage, dans le contexte de l’anonymat propre au milieu urbain".

Précision : la thématique ne fait qu’émerger. Aussi l’analyse de l’urbaniste, basée sur des entretiens semi-directifs menés auprès d’une dizaine de femmes vivant à Bruxelles, reste exploratoire. "Cette démarche qualitative a l’avantage de permettre d’observer de près les mécanismes qui sous-tendent les comportements et de prendre en compte l’interprétation que les femmes font de leurs propres pratiques. Il en résulte une vision extrêmement fine et nuancée du point de vue de femmes issues de milieux sociaux et culturels très divers sur la question."

Des inégalités finalement accrues

Le sentiment d’insécurité influence les déplacements de ces femmes. Il peut conduire à un renoncement à la mobilité. "La peur immobilise à certaines heures, dans certains lieux ou sans accompagnement. Et les femmes sont amenées à effectuer leurs déplacements selon des modalités spécifiques : adaptation vestimentaire, vitesse des déplacements piétons, choix d’itinéraires alternatifs, recours plus systématique à la voiture, itinéraires spécifiques incluant des détours, réduction du temps d’attente, recherche de présence rassurante et de places perçues comme plus sûres dans les transports en commun, etc." La dimension sociale des inégalités de genre émerge rapidement : les femmes mobilisent des ressources économiques (achat d’un abonnement, d’une voiture, choix d’un logement…) et intellectuelles (lire une carte, rechercher de l’information sur Internet…) non négligeables pour ne pas restreindre leur usage de la ville

"Déplacement des femmes et sentiment d’insécurité à Bruxelles : perceptions et stratégies" est sur www.brusselsstudies.be