Le futur pont qui sera construit au-dessus du canal de Bruxelles portera le nom de Suzan Daniel. Cette femme militant pour les droits homosexuels a été une des instauratrices du mouvement en Belgique. Elle avait créé en 1953 le Centre culturel belge, qui fut le premier groupe d'émancipation des gays et lesbiennes dans le pays.

Le pont sera construit dans le prolongement de la rue Picard, à Bruxelles, et reliera l'avenue du Port au quai de Willebroek, a annoncé ce mardi la société Beliris, en charge du projet. Cette grande passerelle, dont les travaux commenceront début septembre, permettra une connexion entre la gare du Nord et Tour & Taxis, et sera accessible seulement aux piétons, cyclistes et transports publics. Pour décider de son nom, la société Beliris avait proposé sur sa page Facebook un sondage, où les internautes pouvaient soumettre leurs idées. Parmi les propositions, le Pont Zinneke arrive second, suivi du Pont d’ici tot ginder, du Pont Agnès Varda et du Pont 22 mars. C'est donc le nom de Suzan Daniel que cette passerelle d'une soixantaine de mètres empruntera.

© Greish

Qui était Suzan Daniel ?

De son vrai nom Suzanne De Pues, Suzan Daniel est née en 1918 à Bruxelles. Dans les années 1930, elle décide de prendre ce pseudonyme en référence à l'actrice française Danielle Darrieux. Première femme critique de cinéma en Belgique, c'est en côtoyant la vie nocturne bruxelloise gay et lesbienne de l'époque qu'elle eut l'envie de créer une association en faveur de cette communauté. En 1953, après avoir assisté à une conférence lors du congrès international de l'ICSE - le Comité international pour l'égalité sexuelle - à Amsterdam, elle commence à y réfléchir: "Cet événement l'a bouleversée. Voir des scientifiques et hétérosexuels prendre la défense des homosexuels l'a poussée à vouloir faire quelque chose elle aussi", explique l'historien et archiviste Bart Hellinck, auteur d'un mémoire sur l'histoire du mouvement LGBT. A l'instar du Centre de Culture et de Loisirs néerlandais (le COC), Suzan décide de fonder à Bruxelles le premier groupe d'émancipation des gays et lesbiennes belge, appelé le Centre culturel belge (CCB).

A cause de remarques sexistes, formulées par certains des hommes l'ayant rejointe, elle quitte le centre seulement un après, en 1954. Déçue et blessée du traitement qu'elle a reçu, elle rompt alors tout lien avec le mouvement LGBT. Mais en 1996, l'historien Bart Hellinck l'approche, avec l'idée de créer le fonds Suzan Daniel. Elle écrit alors quelques mots sur la création du Centre: "Lorsque je pris l’initiative de créer en Belgique un Centre culturel dont le but était de sortir du ghetto les homosexuel(le)s enlisés dans leurs divers problèmes et de les faire mieux accepter par la société, la tâche s’avéra fort ingrate... A cette époque, la vie privée et sociale était pleine d’embûches. C’était dur à assumer. Beaucoup d’entre nous vivaient en vase clos, souvent solitaires. Nous portions, presque tous et toutes, un masque pour passer inaperçu(e)s. Le mensonge faisait partie de notre vie quotidienne; ça n’était pas drôle!" peut-on lire sur des archives du Fonds Suzan Daniel. "Telle fut alors sa fascination lorsqu'elle découvrit l'évolution du mouvement entre les années 1950 et 1990" explique l'historien.

Première femme critique de cinéma en Belgique, Suzan Daniel a créé en 1953 le premier Centre Culturel Belge.
Première femme critique de cinéma en Belgique, Suzan Daniel a créé en 1953 le premier Centre Culturel Belge. © Collection Fonds Suzan Daniel

Les bénévoles du fonds Suzan Daniel se disent "très heureux" de voir un pont au nom de cette militante, tombée dans l'oubli après sa sortie du Centre. Pour Bart Hellinck, c'est une bonne initiative que ce soit le pseudonyme de Suzanne qui ait été retenu dans l'appellation du pont : "Suzanne a toujours utilisé ce pseudonyme, aussi bien pour son militantisme que pour ses critiques de cinéma, elle était surtout connue sous le nom de Suzan Daniel, donc c'est important de le conserver, car à cette époque-là, on ne pouvait presque rien faire sans pseudo." Pour lui c'est aussi un bel hommage rendu à cette femme, qui a eu un rôle crucial dans cette émancipation : "Elle a planté l'arbre généalogique du mouvement LGBT en Belgique. Chaque initiative qui met l'accent sur l'histoire LGBT et sur le rôle que Suzan a joué dans cette histoire, nous l'accueillons, car c'est important de ne pas l'oublier."

Il précise également que c'était extraordinaire, à l'époque, qu'une femme ait créé ce centre. "Si on regarde les leaders des mouvements des autres pays, il n'y avait que des hommes."

Suzan Daniel décède le 15 novembre 2007. Depuis le fonds continue sa tâche d'archivage et de documentation homo/lesbien.