Jean Louvet et le tout-au-prolétarien

Assister à une répétition du Studio-Théâtre se révèle plus qu'instructif sur l'art théâtral et la dramaturgie. Le meneur de jeu, Jean Louvet, n'a rien perdu de sa passion pour l'expression collective et la mise en scène d'un monde "qui tourne à l'envers".

Franca Rossi

Assister à une répétition du Studio-Théâtre se révèle plus qu'instructif sur l'art théâtral et la dramaturgie. Le meneur de jeu, Jean Louvet, n'a rien perdu de sa passion pour l'expression collective et la mise en scène d'un monde "qui tourne à l'envers". L'histoire du Studio-Théâtre, nommé à ses débuts Théâtre Prolétarien puis Atelier de Théâtre, est intimement liée à celle de la lutte ouvrière et syndicale. Les grèves de'60-'61 contre la loi unique ont cimenté un groupe de militants, dont Jean Louvet et d'autres, qui se sont investis dans les Jeunes Gardes socialistes (JGS). Lors d'un discours prononcé en 1962, Louvet rappelle les trois buts de cette organisation, à savoir se détendre, agir et s'instruire. Parmi les activités des JGS louviérois, une troupe d'acteurs amateurs va voir le jour, le Théâtre Prolétarien. Le 7 avril 1962, il propose une représentation (prix d'entrée : 20 francs...) en deux temps : "Les Fusils de la Mère Carrar", de Bertolt Brecht et "Le Train du Bon Dieu" de Louvet.

L'homme anime donc depuis plus de quarante ans une troupe qui évolue, dans sa dénomination et ses composantes. Mais les questions sociales et les enjeux mondiaux n'ont pas pris une ride. Même s'il n'y a pas de quoi s'en réjouir, la satisfaction du spectateur réside dans la précision du diagnostic dressé par ces médecins de l'art et de l'âme. Si l'histoire du Studio-Théâtre se voit - remarquablement - contée sur son site Internet (1), ses créations actuelles s'inscrivent dans la lignée de celles qui se succèdent depuis près d'un demi-siècle.

Problèmes de société

En novembre dernier, le public a ainsi pu découvrir trois nouveaux spectacles, "Les Funérailles de Monsieur Lumumba", de Jean Leroy, "Fermez les yeux" de Stéphane Mansy et "Voir la mer" de Franck Livin. L'automne prochain, ce sont des oeuvres de Jean Louvet, de son épouse, Janine, et d'Emmanuel Loretelli qui seront proposées, toujours au centre culturel et sportif de Strépy-Bracquegnies, antre des répétitions. Le Studio-Théâtre, composé d'une vingtaine de personnes, poursuit donc sa route, sous la direction d'un Louvet insatiable, voire insaisissable pour qui reste à la surface des choses. "Avec le théâtre, tu proposes et les gens prennent ou ne prennent pas", expliquait encore Jean Louvet à ses comédiens, durant une séance de répétition. "Ce qui importe, c'est de laisser des portes ouvertes au personnage, de ne pas l'enfermer", insistait-il, ajoutant que "si on condamne tout, sans perspectives, il est impossible de mettre sur pied un projet politique. Exprimer une colère ne suffit pas". Les habitués du Studio-Théâtre connaissent sa capacité à évoquer les problèmes de société sur un ton qui lui est propre et en partant d'une base textuelle raffinée. Ils constateront aussi que les trois objectifs des Jeunes Gardes socialistes demeurent : se détendre, agir et s'instruire. Une finalité transcende ces trois buts, rendre la dignité perdue ou menacée, de gens qui n'ont pas la parole, comme les sans-abri, les demandeurs d'asile, les demandeurs d'emploi, bref, tous les "sans", dont certains intègrent la troupe et deviennent acteurs, dans toutes les acceptions du terme.

Tout revêt un caractère particulier dans le Studio-Théâtre, même les hommages. "Les Funérailles de Monsieur Lumumba", joué à plusieurs reprises depuis novembre 2007, à travers toute la Communauté française Wallonie-Bruxelles, a ému et marqué les esprits. Notre monde "qui tourne à l'envers" a pris une bonne gifle à sa mémoire, en toute pudeur mais avec détermination. Dans le laboratoire du théâtre engagé, l'alchimie entre Jean Louvet et son équipe n'a pas fini d'opérer.