Un amour poétique et viscéral du caillou

STÉPHANIE KOCH

PORTRAIT

Né à Liège dans une famille de purs Liégeois comme il le dit lui-même, Marcel Otte est le dernier de six enfants qui ont, depuis lors, choisi des voies très différentes, allant de la médecine à la peinture en passant par la distribution de Otte dogs dans la région de Namur.

Pour Marcel semble-t-il, il n'y a pas eu d'influence du milieu familial directe non plus, puisque tout petit il se passionne pour les cailloux, malgré un père officier de carrière et une mère coiffeuse: Je crois que c'est un accident génétique, une maladie congénitale. J'ai toujours été passionné par les cailloux. D'ailleurs mes frères et soeurs pourront en témoigner. J'ai passé les trois, quatre premières années de ma vie dans la région de Theux, donc dans un milieu un peu sauvage et ce contact avec la nature m'a laissé quelques souvenirs vagues mais profonds. C'était comme un appel rural, avoue-t-il.

Mais alors, tenez-vous bien, ce qu'il aime dans le caillou déclare-t-il, c'est sa texture, sa densité et même son côté sensuel. Sans oublier cette perspective lointaine qui nous fait remonter à des milliers d'années. Après une telle déclaration, nul doute que la passion est bien là!

CHERCHEUR DEVIENDRA ENSEIGNANT

Adolescent perturbé par des questions existentielles, il recherche très tôt un sens à l'existence. Recherche qui s'est cristallisée sur la préhistoire. À 18 ans il entame donc des études d'Histoire de l'art à l'Université de Liège et s'intéresse au domaine esthétique de l'art ancien.

Hésitant entre la période du Moyen âge et celle de la préhistoire, il décide de réaliser deux sujets de mémoire dont l'un porte sur la découverte en 1886 des premiers néandertaliens dans la grotte de Spy.

L'enthousiasme, la culture et la passion d'Hélène Danthine, son professeur de préhistoire, le feront basculer définitivement. Il poursuit donc un doctorat qui prolonge son premier travail et lui ouvre les portes de la recherche.

En 1980, il se voit proposer, voire imposer, un poste de professeur à l'Université qui l'oblige à quitter la recherche pure et dure: Au début je n'étais pas content du tout, j'adorais la recherche mais je n'ai pas eu le choix. Et puis maintenant j'ai changé et justement je pense que la recherche refermée sur elle-même ne peut que se scléroser.

Voyageur dans l'âme, mais allergique à la notion de tourisme, c'est un archéologue assidu qui sévit sur plusieurs chantiers dans le monde, avec une préférence pour l'Europe centrale et orientale.

COUP DE COEUR

Bien que grand bourlingueur dans le temps et dans l'espace, il avoue que sa préférence va sans conteste au chantier de la place Saint-Lambert: Pour moi, c'est un symbole d'un combat pour la préservation du passé contre le pognon. Au départ, quand on a dit, en juin 1977, qu'une destruction imminente devait survenir, je me suis dit que, pour mon grand-père qui me prenait par la main pour aller visiter l'hypocauste quand j'étais petit, je ne voulais pas que cela disparaisse.

Pour préserver le site, la lutte ne s'est pas déroulée sans difficultés et la bataille a été longue comme chacun le sait. Après une guerre propre d'ordre administratif, il a fallu donner de soi-même et dans les années 1980 toute la population s'est mobilisée.

Je me souviens m'être couché devant un bull pour empêcher ce massacre. Dans cette bagarre idéologique je pense que mon statut à l'université et le soutien de personnalités comme Henri Mordant et Arthur Bodson ont pesé dans la balance.

Entre 1982 et 1991, les vestiges ont été remblayés, en partie extraits et entreposés du côté de Vivegnis. La partie n'était malheureusement pas définitivement gagnée puisqu'en 1991 un projet d'aménagement de la place est remis sur la table et les opérations doivent encore se précipiter. Mais en conclusion, la satisfaction est de mise: Maintenant je suis plus ou moins content de la tournure des choses et je trouve que Strebelle est un vrai magicien. C'est grâce à lui et à sa sensibilité que la place est si belle.

LA SCIENCE OUI MAIS POÉTIQUE

Un scientifique, un chercheur acharné, oui, mais peut-être pas comme tous les autres, parce que, réponse surprenante, quand on lui demande ce que c'est que la science, il nous répond que c'est une aventure de l'esprit dont le moteur doit être la poésie Deux notions souvent lointaines qui peuvent sembler antagonistes mais que l'amour du passé, des religions anciennes et des cailloux peut réunir.

Entre deux livres, deux chantiers, deux heures de cours, deux colloques et deux congrès, il reste peu de temps à cet homme, qui le consacre alors au vélo et la musique, en priorité.

© La Libre Belgique 2001

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