Marneffe, le dernier de nos peintres maudits

SOPHIE LEBRUN

C'est à la lecture d'un avis nécrologique de 1920 que naît, dans la tête du critique d'art liégeois Jacques Parisse, la furieuse envie d'écrire une biographie critique d'Ernest Marneffe. Cet avis m'a scandalisé: il annonce sa mort sur un ton d'une altière indifférence, nous explique l'auteur. Marneffe est décidément le dernier de nos peintres maudits, soutient-il.

Jacques Parisse décide donc de rendre justice à cet artiste talentueux qui a eu le culot de ne pas se conformer aux conventions de son temps. Tout en proposant de redécouvrir l'oeuvre de ce chantre de la femme dans tous ses états au travers d'éléments biographiques, de 70 tableaux et dessins et 100 analyses (1), le critique dénonce le pharisaïsme des bien-pensants de l'époque, qui ne sont pas un paradoxe près, puisqu'ils célèbrent par contre Félicien Rops, autrement plus anticlérical et grivois que Marneffe....

Si Marneffe fait aujourd'hui partie des artistes bien cotés à Liège, de son vivant, la Cité ardente n'a pas daigné lui consacrer d'exposition. Au contraire de Bruxelles, en 1920, où l'on s'est arraché ses tableaux. Un succès tardif, puisque le peintre est mort la même année.

Que reprochait-on donc à cet homme né en 1866 à Liège dans le quartier Saint-Antoine et mort après huit ans d'isolement dans sa maison de la rue des Remparts, dans le quartier Hocheporte?

Son thème de prédilection, d'abord: la femme, triomphante en particulier. Marneffe peint de nombreuses femmes nues parées de bijoux, regard fier, sourire aguicheur. Ici, c'est le modèle qui convie le peintre et non l'inverse; on dirait qu'elle le domine. Il la peint belle et libérée. C'est une célébration de la femme, érotique pour l'époque. Marneffe espagnolisme les femmes, note encore Jacques Parisse, elles ont le type méridional, les yeux et les cheveux noirs, comme Mathilde, son épouse et modèle privilégié, et tant de femmes rencontrées dans la vie de bohème qu'il a menée à Paris pendant un an, alors âgé de 22 ans.

Marneffe est indifférent au décor; seul compte le sujet, son volume. Il y a quelque chose de sculptural dans sa peinture, commente Jacques Parisse. Mais c'est dans le thème qu'il innove, non dans le style: Il se voulait plutôt classique à ce niveau.

La vie et le caractère indépendant de Marneffe lui sont aussi reprochés à l'époque. En 1912, lassé des critiques négatives et de certain petit esprit liégeois, il se retire définitivement de la vie publique et s'installe au 5 rue des Remparts. Il y vit peut-être entouré de femmes. Le mode de vie de Marneffe dans son gynécée faisait en tout cas jaser dans la ville, note le critique d'art.

En fait, le mystère plane largement sur la vie de l'artiste, tant sont rares les traces qu'il en a laissées. Au moins ses oeuvres (dont la plupart appartiennent à des privés), et c'est là l'essentiel, connaissent-elles une nouvelle vie.

Ernest Marneffe, peintre de la femme, par Jacques Parisse, éd. Mardaga, 144pp. (48€, 1936BEF). Quelques-unes de ses oeuvres seront exposées à La Mésangère, 137 en Feronstrée, à l'occasion des Portes ouvertes des antiquaires liégeois (13-16 décembre).

© La Libre Belgique 2001