Le redoublement, une solution?

Le redoublement, seconde chance donnée à un enfant peut-être immature, est une nécessité pour le maintien d'un niveau d'exigence minimal. Pour d'autres, le redoublement d'une année en annonce d'autres et accroît les risques de décrochage scolaire.

Le redoublement, une solution?
©Reporters

L'opinion de Mutien-Omer Houziaux, maître de conférences à l'Université de Liège

Pourquoi la question du redoublement se pose-t-elle avec une acuité croissante? Esquiver cette interrogation, c'est s'engager dans un faux débat, conduisant à des conclusions d'un simplisme manichéen.

Imposée en 1976, la coûteuse `rénovothérapie´ a souvent été remise en question. Une récente enquête menée à l'échelle européenne confirme mon diagnostic de `rénovopathie´. Humanités-slaloms, grommelait le ministre Tromont; section latin-boxe, ricanaient les profs. Le `rénové´ visait à démocratiser les études. Fort bien! Mais que signifie démocratiser? Dans un ouvrage préfacé par un éminent pédagogue, S. Roller, (PUF, 1972), je prônais le recours à l'enseignement assisté par ordinateur (EAO), qui `permet à l'élève moins doué de progresser plus lentement sans entraver la marche des plus favorisés: c'est là de bonne et saine démocratisation´. Le mot `saine´ indisposa-t-il quelques thuriféraires d'un égalitarisme obtus, alors même que mon LA pédagogique vibrait à une fréquence si proche de la norme contemporaine? Toujours est-il que je me vis reprocher l'`élitisme´ du propos...

Nos réformateurs se posent en défenseurs de l'école de la réussite (leurs propres maîtres étant donc les champions d'une école de l'échec). Nihil novi... Jeune professeur de français dans une école normale (1956-1961), je dus parfois m'opposer, lors de délibérations, à mon directeur (un pédagogue pédagoguant) : lui pensait à sa future `clientèle´, moi, aux générations d'enfants livrées à des maîtres incompétents. Le culte du diplôme conduit à sa dévalorisation: demain, il faudra une licence en hygiène pour assurer la gestion quotidienne des commodités. Autre cause de déglingue: l'absence, pour bien des enfants, de certains repères (notamment familiaux, moraux et culturels - merci Loft Story!) indispensables à leur épanouissement. D'autre part, nos étudiants universitaires accusent souvent, en langue maternelle, un grave déficit, dont la source se situe très en amont; un examen d'entrée réduirait les hécatombes de première candidature, découragerait les `touristes´, éviterait de fabriquer des aigris `récupérés´ par des formations moins exigeantes et ainsi dépréciées.

Globalement, le redoublement est condamné par les pédagogues, qui invoquent les effets psychologiques négatifs, l'allongement de la scolarité et le coût d'une année `perdue´. Une large majorité d'enseignants et de parents seraient d'un avis opposé: le redoublement, seconde chance donnée à un enfant peut-être immature, est une nécessité pour le maintien d'un niveau d'exigence minimal; en outre, la menace d'un possible échec agit comme un salutaire aiguillon. Aucun des antagonistes, on le voit, ne propose une argumentation dépourvue de bon sens. Tout compte fait, je serais enclin à donner raison aux enseignants de terrain (qui ne font pas qu'apprendre l'art d'`apprendre à apprendre´) et aux parents, mais avec une restriction: prévoir une année de remédiation suffisamment individualisée pour éviter le rabâchage. Avant de conclure, on observera qu'en vertu même de sa prometteuse appellation, l'enseignement fondamental devrait accepter un retour à la modestie de ses objectifs. Il est inadmissible, martèle avec raison François Bayrou, qu'un élève aborde l'école secondaire sans une maîtrise suffisante des savoir-faire... fondamentaux: lire, écrire, s'exprimer, calculer.

Sans une redéfinition de la démocratisation de l'enseignement, sans une revalorisation sociale et pécuniaire de toutes les formations, qui ont chacune leur place et leur dignité dans la vie sociale, la question de l'échec ira s'aggravant, à moins qu'on élude la difficulté: les diplômes d'aptitude, devenus des certificats de fréquentation, seront, bientôt, des attestations d'inscription. L'échec scolaire ainsi éradiqué, on souhaite bonne route aux diplômés...

On sait aujourd'hui que le redoublement d'une année annonce d'autres redoublements et accroît les risques de décrochage scolaire.

L'opinion de Marcel Crahay, professeur de pédagogie, sur la question du redoublement à l'Université de Liège

Dans notre pays, la plupart des enseignants croient en l'utilité du redoublement. Pour ceux-là comme pour bon nombre de parents, c'est là un mal nécessaire. Le redoublement serait une forme de remédiation pédagogique. Considérant que les rythmes d'apprentissage et de développement varient d'un individu à l'autre, ils concluent que le programme, ajusté à la majorité des élèves, ne l'est pas pour certains dont la croissance psychologique est moins rapide. Ces enseignants, qui ne manquent pas de cohérence, estiment donc que l'échec scolaire est imputable au fait que le rythme de développement de certains élèves se marie mal avec les exigences du programme. La solution semble dès lors s'imposer: il faut rétablir l'équilibre entre les caractéristiques de ces élèves à développement lent et les exigences que l'on a à leur égard. Comment? En leur faisant répéter l'année, c'est-à-dire en les invitant à s'intégrer dans un groupe plus jeune.

Les faits recueillis scientifiquement ne corroborent pas cette théorie. On constate d'abord que bon nombre d'enfants dont on a retardé l'entrée à l'école primaire, ainsi que ceux qui ont redoublé une année en début d'enseignement primaire, redoublent une deuxième ou une troisième fois dans la suite de leur scolarité. On a également pu établir qu'à compétence égale, les élèves qui ont redoublé au cours de l'enseignement primaire ou au début du secondaire, abandonnent plus souvent l'école que leurs condisciples qui, bien qu'éprouvant des difficultés scolaires, n'ont jamais redoublé. Bref, on sait aujourd'hui que le redoublement d'une année annonce d'autres redoublements et accroît les risques de décrochage scolaire.

Par ailleurs, un peu plus de deux cents recherches ont été menées (surtout, dans les pays anglo-saxons) afin de déterminer dans quelle mesure le redoublement d'une année engendre les bénéfices escomptés au niveau des apprentissages scolaires des élèves en difficulté. Pour l'essentiel, il s'agit de comparer l'évolution de deux groupes d'élèves en difficulté scolaire: les uns redoublent une année tandis que les autres sont promus. Le plan de ces recherches peut se résumer comme suit:

GROUPE DES ÉLÈVES REDOUBLANTS:

Année N Test 1 - Année N Test 2 - Année N+1 Test 3.

GROUPE DES ÉLÈVES PROMUS:

Année N Test 1 - Année N+1 Test 2 - Année N+2 Test 3 .

D'une manière générale, on observe qu'en dépit de leur niveau initial tout aussi faible, les élèves promus réalisent des progrès largement supérieurs à ceux des élèves redoublants. Plus précisément, on constate que les élèves redoublants font des progrès en répétant une année, mais ceux qui sont promus réalisant, en moyenne, des progrès plus importants. Ainsi, si l'on compare deux élèves faibles de huit ans dont l'un a redoublé sa première année et dont l'autre est passé en deuxième, celui qui est monté en deuxième fera preuve de compétences supérieures à celles de l'élève resté en première. De surcroît, l'écart entre les deux groupes s'amplifie avec le temps.

Ces résultats de recherche ne permettent pas d'affirmer que le redoublement est une forme de remédiation pédagogique et qu'il permet aux élèves en difficulté de reprendre pied afin de tirer un meilleur profit de la suite des apprentissages. Cette conclusion est d'autant plus ferme que le nombre de recherches aboutissant à ces résultats est important.