Marcel Otte - Yves Coppens: le match

PHILIPPE VANDENBERGH

ENTRETIEN

À ma droite, Yves Coppens, paléontologue de niveau mondial, découvreur entre autres de la fameuse Lucy, et auteur de théories avancées sur les origines et le devenir de l'homme.

À ma gauche, Marcel Otte, connu lui aussi dans ce monde des chercheurs de notre préhistoire et, instance invitante pour célébrer dignement le centenaire de sa section universitaire (lire ci-dessous). Ce ne sont pas des amateurs, ce sont des professionnels. Et ils ont des choses à dire, même s'ils ne sont pas toujours d'accord. Tentative de résumé. Forcément frustrante.

La place de l'imaginaire dans ce type de recherche scientifique.

- Yves Coppens (YC) : «Elle est considérable. Il faut des hypothèses de travail pour avancer. Ça marche ou ça ne marche pas mais il faut lui donner un fond scientifique».

- Marcel Otte (MO) : «Je ne suis pas d'accord. L'imaginaire doit être celui de l'homme à travers le temps et pas celui que les scientifiques s'en font pour étayer leurs propres thèses. Mais c'est vrai que c'est aussi une méthodologie opérationnelle».

- (YC) : «Tu vois, finalement tu es d'accord avec moi !»

Le rapport anatomie et culture.

- (YC) : «Vaste débat. Vous avez d'un côté des anatomistes qui subdivisent leurs recherches en fonction des trouvailles qu'ils font et de l'autre des chercheurs formés à la pensée, à la philosophie qui essaient de comprendre ce qui pouvait animer nos ancêtres. Ils se rencontrent rarement sauf quand Marcel m'invite chez lui !».

- (MO) : «Désolé, mais je ne peux pas être tout à fait d'accord avec toi. Je ne crois pas une seconde que l'anatomie ait pu conduire à la culture. À un certain moment, tout bascule et c'est le comportement qui va guider l'anatomie. Et non l'inverse. De telle sorte que les populations d'aujourd'hui sur la terre se ressemblent bien qu'elles soient issues de souches différentes».

L'expansion géographique et les voies migratoires de l'homme.

- (MO) : «Malheureusement, je crains d'être de l'avis d'Yves Coppens sur ce point (sourire) : l'origine ultime de l'humanité est clairement africaine mais je pense que l'Asie orientale est une bonne candidate aussi. Très tôt, il y a deux millions d'années, l'espèce s'est répandue assez rapidement. En revanche, là où l'on s'oppose aux écoles française et surtout américaine, c'est qu'il y aurait eu une nouvelle migration à base de relents bibliques mitonnés de darwinisme qui nous aurait donné l'homme moderne tel qu'on le connaît aujourd'hui. Vous les Néanderthal, les sous-hommes (nous, entre parenthèses) et nous, Cro-Magnon, le vrai homme (eux, quoi). C'est inacceptable. C'est du racisme qui rejetterait l'homme d'un état processuel.»

- (YC) : «Je continue effectivement à penser que l'origine de l'humanité est africaine et tropicale même si je me suis trompé dans la théorie sur l'Afrique de l'Est, ce que j'ai reconnu bien volontiers d'ailleurs.

Des travaux récents ont démontré que des sortes de grands singes partis d'Afrique vers des points cardinaux opposés, voici deux millions d'années, se sont retrouvés à l'état humain avancé il y a mille ans quand les Vikings ont mis à profit le dégel des mers pour retrouver au Groenland des hommes globalement similaires à eux».

- (MO): «Et il n'a pas été nécessaire de retrouver des ossements pour vérifier cela. Finalement, lui s'occupe de la cafetière, et moi de ce qu'il y a dedans...»

© La Libre Belgique 2004

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