"C’était impos sible à avaler"

Jean Verjans était aux premières loges lors de la grande grève de 60, en tant que secrétaire du Moc Liège (Mouvement ouvrier chrétien) et militant CSC. A 84 ans, ce Visétois (et papa du politologue Pierre Verjans) reste un témoin clé de ces événements qui ont marqué l’histoire de la Belgique.

Sabine Lourtie

Entretien

Jean Verjans était aux premières loges lors de la grande grève de 60, en tant que secrétaire du Moc Liège (Mouvement ouvrier chrétien) et militant CSC. A 84 ans, ce Visétois (et papa du politologue Pierre Verjans) reste un témoin clé de ces événements qui ont marqué l’histoire de la Belgique.

En 1960, quelle était votre situation ?

J’étais secrétaire du Moc Liège depuis trois ans. J’avais 34 ans à l’époque. On m’avait demandé de suivre l’affaire de la loi unique de très près, ce qui m’avait donné l’occasion de lire les écrits et les réflexions d’André Renard, auxquels je souscrivais totalement. Comme secrétaire du Moc, j’ai été impliqué dans l’observation et l’analyse des faits plus que dans les décisions.

Quelle était la portée de ce projet de loi unique du gouvernement Eyskens ?

Ce plan d’austérité était une pilule impossible à avaler. Il était question de pertes d’emplois et de salaires. Après avoir subi deux guerres, la population avait peur de se retrouver une fois de plus dans le désarroi. Cette loi était peut-être nécessaire mais elle punissait encore une fois ceux qui ont le moins.

Liège fut un des grands foyers. Quels souvenirs précis gardez-vous ?

J’étais présent lors du fameux discours d’André Renard, le 6 janvier 1961, place Saint-Paul à Liège, une place noire de monde Son discours était plutôt modéré et n’appelait pas véritablement au combat. En réalité, dans la foule, quelques groupuscules de militants FGTB et PC se sont fait entendre : ils voulaient aller plus loin. Renard, se rendant compte que le mouvement était en marche, a été amené à le suivre et à durcir son discours On se souvient alors des vitres cassées au journal La Meuse et la mise à sac de la nouvelle gare des Guillemins. La violence était devenue pour les grévistes le dernier moyen de se faire entendre. Après Liège, il y a eu un effet boule-de-neige à Huy, Namur, Charleroi, Mons

La FGTB est aux commandes de cette grève. La CSC, elle, est restée à l’écart…

Oui. Le Moc et la CSC comprenaient et approuvaient les idées de Renard mais voulaient embrayer avec plus de précaution. J’ai assisté à l’assemblée générale de la CSC du 26 décembre 1960 et à l’annonce que le syndicat chrétien n’était pas prêt à faire la grève générale, notamment à cause de son caractère révolutionnaire.

On se souvient aussi de l’intervention du cardinal Van Roey qui condamna publiquement ces grèves…

Il a en effet appelé les syndicalistes à rentrer dans le droit chemin. Un discours qui est très mal passé chez les militants comme chez les dirigeants de la CSC. C’était scandaleux, un mépris total de la situation réelle des gens. August Cool (CSC) lui-même a déclaré à la radio : "Monseigneur, occupez-vous de l’Eglise et laissez-moi m’occuper du syndicat". Depuis, jamais plus un évêque n’est intervenu dans les affaires publiques et sociales du pays.

La loi unique fut finalement adoptée. En fin de compte, qu’a apporté cette grève ?

Renard a permis de lancer l’idée de réformer les structures, du fédéralisme. La grève a permis également de jeter les bases d’un Mouvement populaire wallon, qui a d’ailleurs été fortement alimenté par Jacques Yerna (NDLR : syndicaliste liégeois et militant wallon). C’est aussi au lendemain de la grève que les premières réalisations syndicales en front commun ont vu le jour, avec un respect mutuel nouveau. Auparavant, la FGTB et la CSC étaient en rude concurrence. D’un point de vue idéologique, les insurrections de 60-61 ont aussi déclenché une certaine liberté de pensée au sein des syndicats, une conception syndicale indépendante des partis politiques et des croyances religieuses. On a ainsi vu de nombreux transferts de militants FGTB, surtout des métallurgistes, vers la CSC, qui a ainsi pris du poids.

Cette grève symbolisa aussi le déclin de la Wallonie…

Le déclin de la Wallonie n’était pas neuf. Il était déjà visible dans la métallurgie à Liège et Charleroi. Les syndicats activaient la sonnette d’alarme depuis des années. Les politiques entendaient mais ne réagissaient pas. Ils n’avaient pas les capacités de voir à long terme. Les grèves de 60-61 ont mis le doigt sur une situation qui existait et qui s’envenimait. Seul le fédéralisme pouvait sauver la mise.

Quel regard portez-vous sur l’action syndicale aujourd’hui ?

Le déclin est toujours là mais il a pris une autre forme. Pour avancer, aujourd’hui, il faut passer par l’international car ce sont les multinationales qui ont pris le pouvoir. Les syndicats sont malheureusement affaiblis. Ils acceptent trop facilement le compromis, sur des revendications basiques, sans réelle vision à long terme Les médias et les politiques, eux, endorment le citoyen pour l’empêcher de réagir. Un tel soulèvement de la population ne serait plus possible aujourd’hui.