De la révolte au désespoir

Quand ils arrivent en ville, tout le monde change de trottoir… L’air de Starmania est connu et il peut s’appliquer aux métallos liégeois partis mener une manifestation.

De la révolte au désespoir
Isabelle Lemaire

Quand ils arrivent en ville, tout le monde change de trottoir… L’air de Starmania est connu et il peut s’appliquer aux métallos liégeois partis mener une manifestation. Les travailleurs de la sidérurgie sont bien souvent perçus comme des brutes, des casseurs sans cervelle qui sèment la violence sur leur passage. Pourtant, si ces expressions de colère et leurs conséquences ne peuvent être niées, elles ne concernent qu’une poignée de métallos.

Car la grande famille de la sidérurgie, c’est surtout des centaines d’hommes et de femmes, ouvriers et employés, déterminés à se faire entendre dignement dans le combat qui les oppose au groupe Mittal. Comment vivent-ils cette situation d’attente, sans savoir s’ils conserveront leur emploi ou pas ? Une chose est sûre, le malaise va grandissant et il prend de multiples formes.

Du stress et beaucoup de questions

John (*), 37 ans, est électricien dans la phase à froid. Seize ans de boîte, marié, deux enfants, deux crédits à rembourser, il se demande de quoi demain sera fait. "L’annonce de l’arrêt de la phase liquide en octobre 2011 avait déjà provoqué des inquiétudes au sein du personnel mais on s’est remotivé. Après le 24 janvier 2013 (l’annonce des restructurations dans la phase à froid, NdlR), j’ai subi un gros stress pendant un mois. Je savais que j’allais me retrouver au chômage et je me suis demandé comment j’allais faire pour subvenir aux besoins de ma famille. Je n’aurai aucun mal à retrouver du travail dans ma branche mais il devrait y avoir une perte sèche de 500 euros par mois", raconte-t-il.

"Comme j’adore mon métier, j’ai continué à faire mon travail le mieux possible. Je resterai jusqu’au bout, avec ma fierté d’avoir lutté. Si tout s’arrête, il y aura aussi une part de soulagement car ça commence à faire long."

Les délégués épongent le mal-être

En première ligne, les délégués syndicaux sont particulièrement exposés au stress. Le cas d’Alexandre (*) est révélateur, si on le compare à d’autres confidences recueillies de manière plus informelle auprès de ses homologues. "Depuis octobre 2011, j’ai dû gérer des affiliés qui allaient très mal, qui parlent de suicide par exemple. Le téléphone n’arrête pas de sonner, même la nuit. Et face à cette détresse inédite, je n’étais correctement pas armé pour y répondre puisque nous n’avons jamais eu de formation en psychologie. Alors, on improvise mais on absorbe aussi leur malaise", dévoile-t-il.

Le syndicaliste prend son travail très à cœur et les conséquences sur sa vie privée ne se font pas attendre. "Mon couple était solide mais ma femme m’a quitté. J’avais perdu le fil de ma vie familiale et je ramenais mon stress à la maison. Ma vie sociale aussi en a pris un coup. Les invitations à sortir se sont faites plus rares car les proches savaient que mon téléphone n’allait pas arrêter de sonner. Le boulot m’a bouffé."

Au printemps 2013, Alexandre craque et traverse une période très sombre. Il essaie de prendre du recul, sans vraiment y arriver, puis prend une grande décision. "J’ai démissionné de mes fonctions pour devenir accompagnateur social dans la cellule de reconversion pour les travailleurs d’ArcelorMittal. C’est une décision difficile mais qui me soulage et qui me permet de continuer à exercer mon métier dans de meilleures conditions."

Pour beaucoup d’autres délégués syndicaux d’ArcelorMittal, la peur de ne pas pouvoir retrouver du travail quand les fermetures de lignes seront entérinées est très présente. "Nous sommes étiquetés, comme marqués au fer rouge. Quel employeur, après avoir découvert notre passé de syndicaliste dans la sidérurgie, au vu de toutes les étiquettes qui y sont accolées (usage de la violence, un côté soi-disant ingérable) et même si nous renonçons à toute activité syndicale, voudra nous engager ?", nous confie-t-on.

Ces quelques témoignages ne sont que le sommet de l’iceberg. D’autres travailleurs sont frappés de dépressions graves et sont en congé maladie prolongé. Certains travailleurs liégeois, déjà fragilisés, ont même tenté de mettre fin à leurs jours. Tous attendent une forme de délivrance qui n’a que trop tardé à arriver. Et quelque soit l’issue de cet interminable conflit social, il laissera des traces qui seront sans doute difficiles à effacer. Isabelle Lemaire

(*) Prénom d’emprunt