Ce vendredi, l’Université de Liège organisait une journée d’étude sur la création - éventuelle - d’un Eros Center à Liège. L’occasion de réunir autour de la même table les principaux acteurs (autorités communales, parquet, police et secteur associatif) de ce projet, en gestation depuis quelques mois déjà. Pour rappel, il y a deux ans, lors de la fermeture des salons de prostitution du quartier Cathédrale-Nord, se posait la question du devenir des 150 filles qui y œuvraient. C’est à ce moment qu’émergea l’idée d’un Eros Center, sur le modèle de la Villa Tinto à Anvers, sorte de village dévolu au plus vieux métier du monde en plein centre de la ville.

Concrètement, à Liège, le projet envisagé est celui d’un centre pouvant accueillir 50 salons de prostitution, de quoi fournir un espace de travail à 150 filles environ, suivant le système des trois "pauses". À l’instar du projet Tadam, un nouveau commissariat devrait être construit à proximité de l’Eros Center, probablement situé au bout de la rue Varin.

"La volonté première est d’éradiquer le racolage, mais devant l’impossibilité de le faire, mieux vaut l’organiser, explique le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer (PS). Il y a une tradition de la prostitution qui existe à Liège, qui est impossible à supprimer totalement. Ce centre permettrait de mieux contrôler la situation, en offrant de meilleures conditions de sécurité et d’hygiène aux filles. Je n’y suis pas opposé, mais le point est encore loin de faire l’unanimité au sein du collège". Une décision devrait néanmoins être prise d’ici juin 2011, promet-il.

Originalité par rapport à la Villa Tinto, la gestion du projet liégeois ne devrait pas être confiée à un propriétaire privé, mais à une ASBL - l’ASBL Isatis, pour Initiative sociale d’aide aux travailleurs indépendants du sexe - conjointement administrée par des travailleurs sociaux et des conseillers communaux. "La Ville peut louer un terrain et sécuriser l’emprunt pour le bâtiment, mais pas en être propriétaire", précise l’association. "Nous ne voulons pas d’un proxénétisme hôtelier, souligne Willy Demeyer. Confier la gestion à une ASBL permet de garantir des loyers modérés". Le projet devrait coûter quatre millions d’euros. Les bénéfices éventuels seraient reversés à d’autres associations.

Du côté de Seraing, et bien que le bourgmestre, Alain Mathot (PS), n’ait pas pu assister à la journée d’étude, la volonté d’implanter un deuxième Eros Center semble bien réelle. "Moi, je veux bien interdire tout simplement la prostitution à Seraing, ce serait beaucoup plus simple, commente ce dernier. Mais à partir du moment où elle est tolérée, il est plus juste de la répartir sur les deux villes".

Mais que dit la loi à ce sujet ? Une ville peut-elle ouvrir un centre de prostitution, même par le biais d’une ASBL ? Catherine Schlitz, fonctionnaire de prévention à la Ville de Liège répond : "Lisez l’objet social d’Isiatis. Il ne s’agit pas de proposer des services sexuels, mais bien de lutter contre l’exclusion sociale". "Le but est de freiner le cycle infernal : argent-prostitution-drogue. De ne pas obliger les filles à travailler dans la clandestinité, et la précarité qui va souvent avec", ajoute Michèle Villain, présidente d’Isiatis.

Oui, mais "un Eros Center ne va-t-il pas augmenter la prostitution, en la banalisant ?", s’interroge une militante des droits des femmes. "Le fait de parler d’un phénomène n’entraîne pas sa banalisation. Tant qu’il existera une demande, il existera une offre. Il est important de poursuivre le travail de changement des mentalités, mais on n’y est pas encore. La réalité, c’est que les filles sont victimes d’exclusion sociale et qu’il faut lutter contre".

"En douze ans, j’ai eu l’occasion de travailler sur des thèmes sensibles, mais jamais autant que celui-ci, concluait Michaël Dantinne, professeur en Criminologie à l’ULg, à la fin du débat. Je n’ai jamais eu autant de difficultés pour mettre sur pied une journée d’étude. On parle ici de valeurs qui touchent chacun au plus profond de son humanité. Cette journée avait pour but d’éclairer le projet. On ne cherche pas la meilleure solution mais la moins mauvaise".