Dent creuse depuis 34 ans. On ne la voit même plus cette friche du Trianon, le théâtre de la Sauvenière abattu en 1976 pour une opération immobilière avortée. En retrait, les antiques murailles restent à nu. Elles se désagrégeraient sans leurs étançons rouillés. Mais des coups de truelle descendent de la butte. Ils sont imposés au promoteur des appartements de la rue Saint-Hubert qui surplombe le site. Quoi qu’il s’édifie en contrebas - évitons cette fois les effets d’annonce -, ces murs du Publémont seront donc sauvés. Quelle métropole européenne aurait laissé pourrir en son cœur un tel patrimoine ?

Malgré le discours liégeois, les guides touristiques de découverte de la Belgique ne retiennent encore que Bruxelles, Bruges, Anvers et Gand. Celles-ci cumulent l’offre de leurs heures de gloire à celle de leur modernité. Une gare de Calatrava ne suffit pas à séduire le visiteur. Ni le seul quartier des musées. Il faut pouvoir se perdre dans les dédales du passé, serait-il recomposé. Une ville grande, c’est aussi un grand parcours historique, le cadeau d’un vaste imaginaire. En témoignent les exemples de Maastricht intra-muros et du Vieux-Lille, revivifiés en leur ampleur après des décennies d’abandon.

La truelle de février montre la voie, celle du Publémont : un éperon urbain venu du fond des siècles, une acropole de belles demeures qui montent en terrasses vers le phare gothique de Saint-Martin, qui coulent en "degrés" et venelles vers la ville basse, qui poursuivent vers l’abbaye de Saint-Laurent en longeant le domaine "Grand Siècle" de Sainte-Agathe, bientôt réhabilité par une société d’électricité.

D’autres investisseurs privés peaufinent la renaissance de Sélys Longchamps en hôtel cinq étoiles. Un homme d’affaires tout aussi privé redessine la monstruosité routière du Cadran en îlots d’habitat, de bureaux et de services, à deux pas d’une gare centrale souterraine. Et dans quelques mois s’achèvera le nouveau palais de Justice, même si son principal mérite esthétique est de clore la saga de la place Saint-Lambert.

Relier ces pôles en formation, n’est-ce pas là l’évidence ? Une pente douce pour une ville qui confirmerait ses trois dimensions, en contrepoint de la citadelle. Un bras patrimonial à baliser par les pouvoirs publics, en prolongement de celui de Féronstrée. Les deux bras de la Sainte-Croix. "Fermée", "Offices : néant", lit-on dans la brochure 2010 de la maison du Tourisme. La vénérable collégiale en perdition, c’est l’articulation du bras du Publémont, la clé de l’extension du cœur ancien, au diapason des cités de renommée. Faudrait-il le courage de trancher sans tabous. Quel signal urbain ? Religieux ? Artistique et culturel ? Purement civil ? Ou tout à la fois ? Rarement à Liège, de si grandes conséquences auront dépendu du devenir d’un seul édifice. Comme un battement d’ailes de papillon.