Les divers témoignages rapportés tout au long de cette série laissent peu de place aux femmes. Pourtant, la décennie 60-70 marque le début d’une nouvelle ère pour ces dernières. Droit au travail, égalité des salaires, contraception, avortement : des revendications amenées sur le devant de la scène au prix de luttes tenaces et parfois violentes. Jenny Magnée, 84 ans, fait partie de ces féministes d’avant-garde, actrices d’un des plus gros bouleversements du siècle dernier.

En 1960, elle travaille à la Fabrique nationale d’armes de guerre (FN) de Herstal. "J’ai commencé à travailler à quinze ans car c’était la guerre, raconte-t-elle. Je suis allée deux ans à l’éclairage des mines, puis papa est mort et je suis allée chez Schreder, que j’ai quitté car le salaire était meilleur à la FN. Ils cherchaient des jeunes, car il y avait beaucoup de prisonniers. Au début, c’était très difficile, j’étais sur cinq machines, c’était sale, éreintant et dangereux. Puis j’ai insisté pour passer un examen, et j’ai travaillé aux finitions, sur une seule machine, plus légère, que j’aimais bien".

La grande grève de l’hiver 60, elle en garde un souvenir diffus : "Je n’étais pas encore syndiquée, j’élevais mon fils seule. Je me souviens que l’usine était fermée, un gamin m’avait menacée de me casser la figure si je venais travailler. D’ailleurs, tout était fermé : il fallait faire la file des heures devant les magasins pour obtenir quoi que ce soit. Mais on m’avait laissé entrer à la poste pour retirer mes allocations, et je recevais des colis. Il y avait des bagarres un peu partout, sur la place Nicolay, à Ans, notamment. Je crois que les grévistes avaient même fait dérailler le tram 12".

Sa grande grève à elle, ce sera celle de 66, durant laquelle quelque 3000 ouvrières de la FN Herstal arrêtent le travail durant douze semaines. Elles réclament une augmentation de cinq francs et l’application du principe "A travail égal, salaire égal". Leur mouvement va être rapidement suivi, et le 25 avril, plus de 5000 personnes marchent sur Liège. "Nous voulions le même salaire et les mêmes promotions que les hommes, comme l’exigeait le traité de Rome, commente Jenny Magnée. Nous étions les premières femmes à nous engager dans les syndicats, moi à la CSC, juste après la grève de 60. Nous étions très mal considérées par le grand public, parce que nous étions des ouvrières. À l’usine, le harcèlement sexuel était courant". Finalement, les grévistes obtiendront (presque) gain de cause, avec une augmentation de 2,75 francs et la mise en place d’une commission pour l’égalisation des salaires.