ENTRETIEN

Trente-cinq ans de sidérurgie. Cela compte dans la vie d'un homme. Surtout dans celle de Philippe Delaunois.

La fermeture du chaud est prévisible depuis longtemps: s'y est-on préparé à temps?

Je me souviens qu'en 1982, Jean Gandois annonçait que le chaud tiendrait encore 25 ans. Personne ne pouvait ignorer ces tendances lourdes. Une chose est de le dire et de le savoir; une autre est de le gérer de l'intérieur ou de l'extérieur face à des hommes dont la compétence ne pouvait être mise en doute.

Le raccourci est sans doute saisissant mais Arcelor annonce un bénéfice de 50 milliards d'euros cette année... celle de son désinvestissement du chaud à Liège. On peut comprendre que cela puisse choquer...

Il faut d'abord vous dire que le marché actuel de l'acier est très largement dopé par la demande chinoise. Les promesses sont énormes, on produit beaucoup mais il faut voir si elles vont être tenues dans un futur proche.

La vraie question est de savoir si cette fermeture avait un caractère inéluctable. Et là, je réponds invariablement et malheureusement «oui».

Pour quelles raisons, globalement?

Parce qu'il faut toujours se rappeler d'où l'on vient. La sidérurgie est née, voici plus de deux siècles, dans des endroits où il y avait de l'eau, du bois et du charbon. Cela pouvait être dans une forêt du fin fond du Luxembourg.

En fonction de la demande, l'offre s'est concentrée plus tard en Wallonie, essentiellement dans les bassins miniers de Charleroi et de Liège.

Et ainsi de suite pour en arriver progressivement à la mondialisation d'aujourd'hui où les sites continentaux sont pénalisés en raison de leur éloignement des voies maritimes. Donc surcoût du transport. J'y vais évidemment à la louche, et je vous prie de m'en excuser auprès des connaisseurs ou des personnes qui en ont souffert, mais la réalité, c'est celle-là et pas une autre. Dura lex...

Comment percevez-vous le rôle du politique dans tout ce dossier? N'a-t-il pas finalement été surévalué?

Je crois, au contraire, que les hommes politiques ont un peu sous-estimé ce qui risquait de se passer et qui, d'ailleurs, arrive. Ils ont certes tenté de jouer un rôle social très méritoire mais peut-être pouvaient-ils faire plus et mieux pour la restructuration globale de la Wallonie industrielle dont le déclin était annoncé.

En faisant quoi?

En améliorant l'image globale de la Wallonie. En concentrant ses efforts et en regroupant ceux-ci sur des secteurs porteurs d'avenir. Maintenant, on ne peut pas dire non plus qu'ils n'ont rien fait.

Je soulignerai, par exemple, l'excellent travail de la Sorasi pour l'assainissement des friches industrielles. Encore faut-il savoir ce que l'on va mettre à la place. Sur le site de Seraing, chacun sait bien que l'on ne va pas faire un terrain de golf...

Aujourd'hui, la mobilisation est générale mais j'ai peur qu'on l'évalue en fonction des échéances électorales. Le rôle du politique doit être limité à sa propre mesure. C'est stratégique.

Vous prônez donc un capitaine d'industrie à la barre du GRE?

Je plaide pour une équipe solide, soudée et solidaire. Que peut faire un homme seul face à de tels défis? Il faut aussi que cette équipe s'inscrive dans une certaine continuité, avec une certaine stratégie, sinon elle ne sert à rien.

© La Libre Belgique 2005