Quoi de mieux pour débuter une série estivale que de parler plaisir, bonheur et chocolat ? Jordi Quoidbach est chercheur au département des sciences cognitives de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation (FAPSE) de l’Université de Liège. Il est l’auteur, avec trois autres chercheurs appartenant respectivement à la University of British Colombia, au University College London et à l’Université Catholique de Louvain, d’une étude portant sur les liens existant entre l’argent et la "capacité à savourer" (hability to savour).

Selon les conclusions de cette étude, les individus les plus riches auraient une capacité moindre à savourer les petits plaisirs de la vie, les bonheurs simples, et seraient donc globalement plus malheureux que les autres, confirmant le célèbre adage. Plus dérangeant, les chercheurs ont noté que lorsque les participants étaient exposés à un "rappel de richesse" (photos de billets, par exemple), le même effet se produisait : le simple fait de voir de l’argent diminuerait la capacité des individus à profiter des plaisirs simples

Pour originale qu’elle puisse paraître, cette étude s’inscrit en fait dans le mouvement de la psychologie positive, une discipline qui connaît actuellement un réel engouement aux Etats-Unis. "La psychologie positive est une spécialité qui s’intéresse au développement personnel des individus, à l’amélioration de la santé psychologiques des gens qui vont bien", explique le jeune chercheur. "On s’interroge de plus en plus sur ce qu’est réellement le bonheur, sur la manière de le quantifier et de le provoquer".

Dans les faits, l’étude s’est déroulée en deux temps. Tout d’abord, les chercheurs ont procédé à un test écrit sur un échantillon de 400 personnes. Après avoir évalué leur niveau de richesse et défini leur conception de l’argent, les participants ont répondu à un questionnaire destiné à quantifier leur capacité à profiter de plaisirs simples, comme une cascade en montagne ou une bière entre amis. Cette première étude a permis de confirmer que l’argent avait un impact négatif sur la perception du bonheur.

Ensuite, les chercheurs ont mis en place une expérience plutôt ludique. Se présentant comme des enquêteurs marketing pour une marque de chocolat, ils ont observé une quarantaine d’étudiants de l’University of British Colombia goûter une "nouvelle" praline. Les "enquêteurs" exposaient l’air de rien une photo d’argent à certains d’entre eux. Des observateurs cachés, armés de chronomètres, mesuraient le temps de mastication et le nombre de sourires. Les résultats furent surprenants : le groupe exposé aux photos d’argent passait en moyenne 33 % de temps en moins à mâcher, et manifestait moins de plaisir. "Cette expérience a confirmé notre hypothèse, commente Jordi Quoidbach. Penser à l’argent altère la manière dont nous fonctionnons. Il est perturbant de voir qu’une simple image peut diminuer notre jouissance des choses simples".

Il poursuit : "Ce que l’argent donne d’une main, il le reprend de l’autre. Pour éviter cela, il faut rester attentif aux petits plaisirs de la vie". Son conseil ? "Un truc qui fonctionne bien, c’est de tenir un journal de gratitude, où l’on liste chaque jour cinq choses pour lesquelles on éprouve de la reconnaissance. Cela aide à prendre conscience de tout ce que nous tenons pour acquis".

Demain : Benjamin Rubbers, le regard d’un anthropologue sur les Européens d’Afrique.