Gazette de Liége Philippe Raxhon et Veronica Granata explorent les deux siècles de l’ULiège.

Chaque grand anniversaire de l’Université de Liège a laissé des traces livresques. Jadis, elles prenaient la forme des volumineux Liber memorialis, riches d’informations sur les facultés et le corps enseignant, mais guère de nature à donner une vue panoramique et dresser un bilan des époques heureuses ou moins heureuses de l’Alma mater.

Le bicentenaire a fourni à deux historiens, le professeur Philippe Raxhon et l’assistante Veronica Granata, de réaliser un ouvrage qui répond à cette ambition 1. Il trouvera prochainement son prolongement dans un site Internet en libre accès, appelé à être constamment enrichi par la communauté universitaire.

L’attachement mais aussi la critique

"Le titre "Mémoire et prospective" a été choisi parce que nous amenons le lecteur à suivre l’aventure de l’Université, mais avec des retours sur le présent, nous dit Philippe Raxhon. Nous essayons de sensibiliser à l’épaisseur du temps". Contrairement à d’autres anniversaires - Révolution française, Première Guerre mondiale… -, il est question ici d’une institution toujours existante et qui se projette dans l’avenir.

Mais l’historien qui fait partie d’une institution dispose-t-il du recul et de l’indépendance nécessaires quand il s’agit d’en aborder le passé proche et le temps présent ? "Avec Veronica Granata , qui n’a pas fait ses études à Liège, on a un regard extérieur en même temps qu’un regard plus jeune que le mien , répond le directeur de l’unité d’histoire contemporaine. Maintenant, le fait de porter un regard attendri et d’attachement sur l’université dont on fait partie n’empêche pas que ce regard soit aussi critique. Souligner des failles, c’est aussi humaniser". Ajoutons que les auteurs, prudents, ne nomment pas les vivants, à l’exception des autorités académiques, particulièrement les derniers recteurs dont les témoignages ont été recueillis.

Parmi les évolutions que la longue durée permet de déceler, on relèvera le rapport particulier de l’ULiège à l’industrie : alors que la première s’est nourrie de la seconde quand celle-ci était florissante, les dernières décennies marquées par la crise ont vu au contraire la seconde s’alimenter au lait de la première. "Travailler sur cette histoire m’a fait venir à l’esprit les recherches de l’historien italien Eugenio Garin sur la Renaissance et la Révolution, explique Veronica Granata. Le contexte industriel de la région liégeoise a été vraiment l’âme de cette institution".

Le poids du politique

En deux siècles, on observera aussi la manière dont les savoirs se transmettent d’une génération de maîtres à l’autre. "Par exemple, pourquoi le spatial et l’exploration du cerveau et du coma sont-ils si dynamiques à Liège ? demande le professeur Raxhon. Cela ne vient pas de nulle part". Vaste terrain pour des travaux ultérieurs, portant sur les disciplines, les écoles et les filiations, qui trouveront dans "Mémoire et prospective" une base de départ.

Comme on s’en doute, le livre abonde en faits touchant au poids particulier du politique sur la vie universitaire. "L’Université est fille de l’Etat et elle sent au plus profond d’elle-même les effets de l’évolution de l’Etat. Un Etat extrêmement jaloux pendant très longtemps... Léopold Ier é crit qu’il veille à tout connaître de quelqu’un avant de le nommer professeur". Loi organique de 1835, bataille pour pouvoir décerner des diplômes (les étudiants devant alors passer devant un jury interuniversitaire), solide coup de fouet donné par le gouvernement Frère-Orban (libéral), dévastations de la Première Guerre mondiale, relance avec les investissements en faveur de la recherche (création du FNRS, 1928), plus grande autonomie par la loi de 1953 mais essaimage des universités par celle de 1965, financement par étudiant avec la loi de 1971, communautarisation dans les années ‘80 mais avec un budget bloqué…

Sombre, le présent ? Philippe Raxhon ne se veut pas pessimiste : "L’Université a trouvé en interne des ressources d’expertise pour une meilleure efficacité organisationnelle… L’Université a une forme de conservatisme : elle aime être pérenne. Mais en même temps, c’est un foyer d’innovations. On aime être à l’avant-garde".

1 "Mémoire et prospective. Université de Liège (1817-2017)", Presses universitaires de Liège, 197 pp. 26x26 cm, 40 euros