Ce n'était pas le jour de chance de M. Voet

L'agent Francis explique sa mission et la manière dont il a procédé à l'arrestation de M. Voet : un contrôle de routine sur la départementale 78, route utilisée par les trafiquants en tous genres

PHILIPPE LAWSON

ENTRETIEN

Faisant partie de l'équipe des quatre douaniers qui ont procédé à l'arrestation de Willy Voet, le soigneur de l'équipe Festina le 8 juillet 1998, Francis M., 53 ans, qui affiche 31 ans de service, se confie à coeur ouvert, sans faux fuyants sur l'affaire Festina et l'image de la brigade de Neuville-en-Ferrain.

{Q.}Le verdict de l'affaire est attendu pour ce vendredi. Êtes-vous au courant?

{R.}Nous la suivons et nous savons que le délibéré doit tomber ce vendredi, mais pour nous, il s'agit d'une affaire comme les autres. Il n'y a pas de différence entre l'affaire Festina et une autre impliquant un trafic de drogue dure (cocaïne, héroïne, etc.) ou des produits de contrebande. Nous avons fait notre travail et maintenant c'est à la Justice de faire le sien. Nous sommes là pour constater un fait à un moment donné. Notre mission est de protéger l'économie française, la santé des citoyens et appliquer des lois et règlements pris par l'État français.

{Q.}Comment avez-vous préparé l'opération qui a abouti à l'arrestation de Willy Voet?

{R.}Tout d'abord, il faut préciser qu'il ne s'agit nullement d'une opération particulière. Nous savons que la départementale 78 est une route prisée des trafiquants de tous ordres dont l'objectif est de contourner l'autoroute A 22 (Anvers-Lille-Paris), baptisée la route de la Blanche, sur laquelle ils sont susceptibles d'être contrôlés. Par conséquent, les voitures circulant sur la D 78 font l'objet de contrôles réguliers. Le 8 juillet 1998, la voiture de Festina était la première voiture et nous l'avons contrôlée comme nous l'aurions fait pour n'importe quel véhicule. C'est un pur hasard et il faut croire que ce n'était pas le jour de chance de Willy Voet.

{Q.}Comment Willy Voet a réagi quand vous l'avez appréhendé?

{R.}Vous savez, pour tous les trafiquants, plus on est naturel, plus il est facile de tromper la vigilance des agents de contrôle. Nous avons des tas d'exemples où les produits ne sont pas cachés: 8 kg de cocaïne dans le coffre d'une voiture, 150 kg dans le coffre dans une autre, 120 kg d'amphétamines dans un autre véhicule. Quand nous avons intercepté Willy Voet, il était très calme. Peut-être qu'il se croyait protégé, mais C'est un homme intelligent. Quand nous l'avons amené au siège de la douane à Halluin, il a même regardé la Coupe du monde avec nous et nous avons été lui acheter des frites. Il a pronostiqué sur le score 2-1 du match France-Croatie et il a gagné. On aurait dit qu'il ne mesurait pas vraiment la gravité de son acte, mais c'est quand les policiers sont arrivés vers 23h30 qu'il s'en est rendu compte.

{Q.}Grâce à vous, on a mis le doigt sur une pratique illicite?

{R.}Vous savez, ce n'est pas ça qui va arrêter le dopage qui est aujourd'hui à son sommet. L'objectif de la recherche est de trouver d'autres produits qui peuvent masquer la prise des produits dopants. Les cyclistes ne sont pas si responsables que ça. Les employeurs leur demandent d'être tellement performants qu'ils sont obligés de s'adonner à des produits qui, ils en sont bien conscients, causent des dégâts à leur santé.

{Q.}Ce n'est pas tous les jours que vous avez une prise aussi importante?

{R.}Nous n'avons pas la grosse tête. Si à la fin d'une journée de service, tu n'as rien pris, cela veut dire que tu n'as pas bien travaillé. Il y a toujours quelque chose, des petites et des grosses prises. Quand tu tombes sur un morceau comme celui de l'affaire Festina, cela ne veut pas dire qu'il faut se prendre pour une star. D'ailleurs, quand on avait vu la voiture, on n'était pas tellement surpris, parce qu'on sait que la formation Festina vient chaque année loger aux Acacias, un hôtel-restaurant

{Q.}Comment est perçue aujourd'hui la brigade de Neuville-en-Ferrain est dans le village?

{R.}Vous savez, la douane fait partie du quotidien des habitants et les agents sont respectés. Autrefois, les trafiquants témoignaient le même respect aux douaniers. Dans la journée, ils peuvent boire ensemble, mais la nuit, quand ils sont pris la main dans le sac, il n'y a pas de cadeau et ils se rendent.

© La Libre Belgique 2000