Il était une fois sur une route de campagne

Rencontre avec les brigadiers de Neuville-en-Ferrain qui ont procédé à l'arrestation de la voiture Festina remplie de produits dopant pendant l'été 98. Deux ans et demi après, ils évoquent l'évènement et la manière dont ils perçoivent l'évolution du cyclisme depuis lors.

PHILIPPE LAWSON

REPORTAGE

Jeudi matin, au siège de la subdivision douanière d'Halluin, le jugement du tribunal correctionnel de Lille dans l'affaire Festina, attendu ce vendredi, n'est pas synonyme d'agitation. Dans un coin du bureau de l'inspecteur Jean-Luc Cappelaere trône un poster géant de Richard Virenque. Il l'a récupéré après le Tour du scandale de 1998, en guise de souvenir, mais aussi par amour pour les deux roues. Je suis un adepte du cyclisme et membre d'un club local de cyclo-touristes, mais après l'affaire Festina, j'étais tellement déçu que je suis resté six mois sans monter sur un vélo, confie le responsable adjoint de brigade des douanes de Neuville-en-Ferrain (Halluin), le regard tourné vers l'agent Francis. Ce dernier faisait partie de l'équipe des agents de la brigade d'Halluin qui ont intercepté le soigneur de l'équipe Festina, Willy Voet, par un matin du 8 juillet 1998.

JUSTE UN CONTRÔLE DE ROUTINE

Deux ans après leur prise légendaire, l'agent Francis, 53 ans, se rappelle des événements comme si c'était hier. Il était environ 6h35 quand un des leurs fait signe au conducteur d'une Fiat badigeonnée aux couleurs de l'équipe Festina de s'arrêter. C'était au lieu-dit le Dronckaert, au croisement de la rue du même nom et celui du Chemin vert, à quelques mètres de la frontière belge (Rekkem).

La chaussée est actuellement en travaux, mais Francis n'a aucune peine à refaire les mêmes gestes. C'était juste un contrôle de routine comme nous avons l'habitude de le faire. Les premières voitures dès 6h sont systématiquement fouillées. Il serait passé 5 minutes plus tôt et on ne l'aurait pas eu, raconte-t-il, indiquant le sentier sur lequel était garé leur véhicule de service, une Peugeot 405. Il ne pouvait pas le voir, sourit Francis. L'homme au volant semblait calme. Il nous a décliné son identité, déclarant qu'il est un masseur de la formation Festina. Nous lui avons demandé s'il transportait des marchandises. Il nous a répondu: rien de spécial et qu'il revenait de Belgique de chez son père où il a été cherché des flacons de glucose, se rappelle l'agent.

D'après Francis, Willy Voet leur avait dit qu'il se rendait à Dublin où devait se donner le départ du Tour de France 98 trois jours plus tard. A la question de savoir pourquoi il n'a pas pris l'autoroute, il a répondu qu'il a juste voulu faire un petit détour par l'hôtel-restaurant les Acacias, situé un peu plus loin pour prendre un café avec ses amis.

Une inspection plus approfondie de l'intérieur du véhicule allait permettre aux quatre douaniers découvrir un stock de produits dopants dans un sac isotherme à l'arrière de la voiture. Il y avait des ampoules, des gélules et des flacons sans étiquette. Nous lui avons demandé à quoi servaient ces médicaments. Il a répondu qu'il n'en savait rien et qu'il les avait réceptionnés à Mérieux, au siège de Festina, poursuit Francis, le regard dirigé dans la direction d'où venait Willy Voet ce 8 juillet 1998. Ses collègues et lui étaient à cent lieues de se douter qu'ils venaient de mettre la main sur un aussi gros coup. La posologie de certains médicaments décommande leur prise par des sportifs.

Emmené au siège de la douane situé environ 2 km du lieu d'interception à Halluin, le soigneur est mis en retenue douanière. Après consultation du Vidal, le dictionnaire des médecins, les agents commencent à flairer l'affaire. Des analyses réalisées à Villeneuve d'Ascq confirment leurs soupçons: les flacons sont des anabolisants et des produits dopants. Ils découvrent sur Willy Voet deux pots belges, un cocktail d'amphétamines, de cocaïne, d'héroïne utilisé dans le milieu cycliste pour tenir le coup. C'est le début de l'affaire Festina dont le délibéré est attendu ce matin à Lille. Quant aux douaniers à l'origine de la prise, ils continuent leur travail. Francis prendra sa retraite dans deux ans. Ce sera une belle histoire à raconter à mes futurs petits-enfants, dit-il, précisant qu'un agent a déjà pris sa pension, un est affecté à Cambrai et le dernier muté à la Martinique.

© La Libre Belgique 2000