Tour de France: Comment font les coureurs pour ingurgiter 8.000 kilocalories le jour d'une étape de montagne ?

Dans un sport professionnel de plus en plus pointu, rien n'est désormais laissé au hasard et surtout pas la nutrition. Que doivent manger les coureurs du Tour de France ? Quand et en quelle quantité ? Entretien avec Marc Francaux, professeur en physiologie à l'Université catholique de Louvain.

Tour de France: Comment font les coureurs pour ingurgiter 8.000 kilocalories le jour d'une étape de montagne ?
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Jacques Besnard

Dans un sport professionnel de plus en plus pointu, rien n'est désormais laissé au hasard et surtout pas la nutrition. Normal, quand on connaît l'effort que représente la montée d'un col lors d'une étape de montagne du Tour de France. Que doivent manger les coureurs, quand et en quelle quantité ? Entretien avec Marc Francaux, professeur en physiologie à l'Université catholique de Louvain.

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Combien de calories doivent absorber les coureurs lors d'une étape de montagne ?

Des mesures ont déjà été réalisées. Les coureurs dépensent entre 7.000 et 8.000 kilocalories par jour. Ce qui équivaut à environ un gramme par minute, soixante grammes par heure. Faut y aller quand même. C'est énorme. Quand ils se mettent à table, ils ingurgitent des quantités impressionnantes. En comparaison, un individu normal mange en moyenne 2.800 kilocalories par jour. Le problème nutritif en montagne n'est pas fondamentalement différent des autres étapes. Ils mangent évidemment en plus grande quantité par rapport à une étape de plaine. Le plus gros problème c'est surtout que la gestion alimentaire y est moins aisée. C'est plus facile de se nourrir dans le peloton lors d'une étape de plaine que lors de la montée d'un col où l'intensité n'est pas la même. Ils sont plus essoufflés.

Un journaliste norvégien a relevé le défi d'ingurgiter ce que mangent les coureurs...


"Les coureurs peuvent boire six litres d'eau par jour"


Comment s'organise justement cette gestion. Que mange-t-on le matin d'une étape, une fois sur son vélo et après l'effort ?

Le petit-déjeuner est relativement classique. Ils évitent de manger trop gras. De même, les fibres, les produits laitiers qui ne se digèrent pas bien sont peu recommandés. Du coup, ils mangent plus de pain blanc que de pain gris. Des céréales, du pain, un peu de jambon, du fromage... Une fois sur le vélo, ils piochent dans leur musette toutes les vingt minutes. Par rapport à une course d'un jour, sur un tour et plus encore lors d'une étape en montagne, on ajoute beaucoup de protéines dans les aliments. A la fin de l'étape, ils attendent en général dix minutes puis ils recommencent à se nourrir. C'est une période particulière, ce qu'on appelle une "fenêtre métabolique", un intervalle de temps durant lequel tout nutriment ingéré est assimilé. Cela va durer une heure ou deux, les muscles sont alors très demandeurs. En général, ils vont prendre du sucre, des glucides pour favoriser la récupération. On leur donne également des acides aminés sous forme de poudres en général. Enfin, les coureurs doivent ingurgiter une quantité importante de sodium, car ils en perdent beaucoup en transpirant. Il ne faut pas oublier que les coureurs boivent six litres d'eau pendant une étape, soit l'équivalent d'un seau...

Comment fait l'organisme pour assimiler autant de nourriture et d'eau ?

Ils en ont l'habitude. On leur donne le maximum d'alimentation que le tube digestif peut absorber pendant la course. Le supplément est donné hors course. Il faut séquencer la prise de nourriture en faisant par exemple des plus petits repas pour qu'ils soient bien digérés.

Dans l'ascension de la Toussuire, le maillot jaune Floyd Landis connaît une fringale qui lui coûtera le Tour de France en 2006 (puisque son coup d'éclat du lendemain se révélera être dû à la prise de testostérone, ce qui lui vaudra un déclassement).


"Les coureurs ont gagné jusqu'à 36 heures de récupération depuis l'arrivée des cars"


Le temps est très important en nutrition pour la récupération ?

Tout à fait. Plus on mange rapidement après l'étape, mieux c'est pour la récupération. Les équipes professionnelles disposent désormais d'une cuisine dans leurs cars. J'avais parlé avec un diététicien d'une grande équipe qui m'avait expliqué qu'ils avaient gagné 36 heures de récupération sur le tour. Cela leur permet de manger de la nourriture sous vide, c'est plus agréable que les poudres. Ces repas sont très raffinés maintenant, ils ont des diététiciens qui individualisent les repas, sans gluten par exemple.

Est-ce bon pour le corps de manger une telle quantité d'aliments ? Y-a-t-il d'éventuelles complications à long terme ?

Ce serait plutôt l'inverse, si on observait une balance énergétique négative, ce ne serait pas bon pour leur santé. Cette perte de poids serait néfaste, un peu comme lors d'un régime amaigrissant trop sévère. Leur alimentation est adaptée aux efforts qu'ils fournissent. L'important est de bien équilibrer leur alimentation. On n'a pas mesuré plus de problèmes gastro-intestinaux chez les coureurs que chez un individu "normal".

Cadel Evans victime d'une fringale lors du GIRO en 2002.


"Quand tu ne roules pas, tu ne manges pas"


Ce "yo-yo alimentaire" doit être compliqué à gérer, non ?

C'est vrai que la quantité ingérée diffère beaucoup d'un jour à l'autre. Quand tu ne roules pas, tu ne manges pas. Durant le jour de repos, sauf s'ils ont un déficit calorique, ils doivent manger beaucoup moins. Sauf que le corps s'habitue à de si grandes quantités. C'est très difficile pour eux.

On peut encore perdre le Tour à cause d'une mauvaise gestion de son alimentation ?

Oui à cause de la fameuse fringale, mais cela arrive beaucoup moins qu'avant. Avant, certains coureurs commençaient à manger trop tard, quand ils avaient faim. Les pros le savent. Cela arrive plus souvent lors des courses de jeunes. Dans les écoles de cyclisme, on leur inculque cela. On les entraîne à s'alimenter sur le vélo car au départ, avec les aléas de la course à gérer, ce n'est pas évident.

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