Yves Lampaert ne réalise toujours pas qu'il a battu Van Aert : "Je ne sais pas comment j’ai fait"

Yves Lampaert a disputé le chrono de sa vie et fait coup double sous la pluie : vainqueur de l’étape et maillot jaune.

Eric de Falleur et David Lehaire
Tour de France 2022 - Stage 01
©Photo News

"Je ne sais pas comment j'ai fait." Quelques minutes après en avoir terminé dégoulinant de pluie et de sueur mêlées, le visage rougi par l'effort et l'humidité, Yves Lampaert sembla s'excuser face à Wout van Aert. Descendu du podium où depuis 40 minutes il attendait de savoir si son temps resterait la référence jusqu'au bout, le Campinois félicita son compatriote. Lui aussi semblait peiner à comprendre ce qui s'était passé.

Lampaert dut encore patienter plus d’une heure avant de crier victoire et on peut être sûr qu’il fut l’un des rares à voir avec anxiété la pluie s’arrêter de tomber et les rues de Copenhague commencer à sécher. Peu après 19 h 10, quand il fut certain qu’on ne le délogerait plus, le Flandrien fut pris d’une intense émotion.

"Je ne sais pas ce qui m'arrive, ma tête explose", répéta-t-il plus tard, une fois qu'il eut retrouvé un peu de calme. "C'est fou, je suis vraiment ému. Je pense à Tim (Declercq), mon meilleur ami, qui a été privé du Tour. Cette victoire est pour lui, j'aurais aimé la fêter en sa compagnie. J'ai battu les meilleurs dans la pluie. C'est difficile de réaliser. Ce n'est pas une revanche. J'espérais au mieux une place parmi les dix premiers. J'avais bien senti durant l'échauffement que j'avais de bonnes jambes, mais de là à gagner le prologue du Tour, sous la pluie, en battant tous les spécialistes, avec le maillot jaune à la clé, c'est un rêve que je n'aurais pas osé faire."

Excellent rouleur, le coureur de Quick-Step Alpha Vinyl a accumulé durant sa carrière les places d’honneur dans des épreuves chronométrées. Mais sa victoire à Copenhague n’est que la cinquième du genre, après sa récente acquise au Tour de Belgique, ses deux titres de champion de Belgique de la spécialité et, il y a trois ans, dans une étape de contre-la-montre du Tour de Suisse. On y ajoutera ses deux médailles d’or dans les mondiaux par équipes.

"Je sais que je ne suis pas van Aert ou van der Poel", continuait l'ancien judoka (il est ceinture noire). "Bien sûr, je savais que j'étais en bonne condition. Mais battre Ganna et prendre cinq secondes à van Aert, sur qui j'étais en retard à l'intermédiaire, c'est énorme. J'ai fait une excellente deuxième partie. Je ne pense pas que j'aie bénéficié de meilleures conditions qu'eux, quand j'ai roulé, les routes étaient encore mouillées. Mais j'avais confiance dans mes pneus."

Récemment, Spécialized, la firme américaine qui équipe en vélos la formation de Patrick Lefevere et a développé ses propres boyaux, a débauché pour cela un des meilleurs ingénieurs de Continental, le spécialiste allemand des pneumatiques.

"Je devais sans doute perdre un peu de temps dans les virages sur Wout et Mathieu, des spécialistes du cyclo-cross, mais dans les portions droites, je sentais que j'avais de la puissance", dit le nouveau maillot jaune dont la performance avait transcendé le placide Tom Steels. "À la mi-course, il m'a crié dans l'oreillette que j'avais seulement deux secondes de retard sur van Aert. J'ai continué à y croire et dans le dernier kilomètre, Tom est comme devenu fou. Il criait que j'étais toujours à la lutte pour la victoire et me hurlait des 'Vas-y, vas-y'. Là, j'ai tout donné, je suis allé à mes limites."

Le directeur sportif de Quick Step confirmait plus tard. "On savait qu'Yves était en forme, qu'il avait bien travaillé", disait Steels. "Il venait de gagner au Tour de Belgique et de finir deuxième du National de chrono, derrière Remco Evenepoel qui est quand même aussi un des ténors mondiaux. Mais ici, c'est le plus haut niveau et il fait mieux que van Aert ou Ganna. Techniquement, Yves a été parfait et il a été directement dans le bon rythme. Après avoir pris deux très bons premiers virages, il a acquis de la confiance et a poursuivi. La distance était aussi parfaitement dans ses cordes."

Le Belge fut le seul de son équipe à ne pas rouler avec un nouveau casque utilisé par les Quick-Step. "Je n'avais pas eu l'occasion de l'utiliser auparavant dans un chrono", avoua Lampaert. "La prochaine fois, certainement…"

Comme à tous les spécialistes des classiques, les prochaines étapes peuvent sourire au Flandrien. "Ce samedi, on annonce vent de face, ce ne sera pas une course de bordures", tempère le Belge. "On doit encore parler tactique avec l'équipe, mais je trouve qu'il faut rester sur notre plan initial. Notre but, c'est d'amener Fabio (Jakobsen) au sprint et je l'aiderai pour cela. J'ai de bonnes jambes et mon moral est super bon (rires). S'il gagne, il prendra déjà les dix secondes de bonification. Si un autre devance van Aert, je garderai le maillot, et ce sera du bonus."

"S’il y en a un qui le mérite, c’est bien Yves"

Patrick Lefevere est aux anges. Forcément, l’un des siens portera le maillot jaune ce samedi dès la première étape en ligne. Au téléphone, la voix est un peu enrouée et la joie à son comble.

Patrick, quand avez-vous compris que Lampaert pouvait s’imposer ?

"Honnêtement, la fin de son contre-la-montre a été compliquée à suivre. Nous étions à 250 mètres de l’arrivée avec quelques invités quand l’écran s’est éteint. J’ai dû alors regarder la fin sur mon iPhone. Ce n’était vraiment pas idéal mais j’ai quand même pu comprendre qu’Yves réussissait quelque chose d’énorme."

L’aviez-vous vu venir ?

"Je vous mentirais en vous répondant par l’affirmative. Même Yves ne s’y attendait pas. Après coup, il m’a dit qu’il pensait avoir abordé les virages trop lentement pour s’imposer."

Qu’est-ce que ce succès représente pour vous ?

"Je suis très heureux. S’il y en a un qui méritait de gagner et de s’emparer du maillot jaune, c’est bien Yves. Dois-je vous rappeler toute la malchance qu’il a connue depuis le début de la saison ? Il a traversé des moments de doute mais n’a jamais abandonné. Et là, il est récompensé de tous ses efforts. Yves, c’est un peu le moteur du Wolfpack. Il ne se met jamais en avant mais tire les autres vers le haut. C’est un gars exemplaire."

Mais il arrive en fin de contrat…

"Oui, et il a un argument de plus pour négocier (rires). Franchement, j’ai vraiment envie qu’il reste. Yves, il nous aime et je l’aime. J’ai bon espoir que l’on trouve un accord."

Et ce maillot jaune, allez-vous le défendre ?

"Si on le perd demain, ce ne sera pas catastrophique car nous avons aussi d’autres objectifs comme la victoire d’étape avec Fabio (Jakobsen). Mais on va se battre pour défendre ce maillot au moins jusqu’au passage en Belgique (NdlR : jeudi prochain). De toute façon, notre Tour est déjà presque réussi."