Le coup de Granon des Jumbo-Visma: “Pogacar reste mon principal adversaire”

Les troupes de Vingegaard et van Aert ont réussi un fantastique coup de force pour renverser le Tour.

Le coup de Granon des Jumbo-Visma: “Pogacar reste mon principal adversaire”
©BELGA

Comme des braqueurs qui préparent chaque détail du hold-up de leur vie pendant des mois afin de le réussir au millimètre le jour J, les Jumbo-Visma ont fait surchauffer les caboches bien en amont d’une 11e étape qui restera à tout jamais dans l’histoire du Tour comme l’une des plus spectaculaires pour échafauder un plan dont l’unique objectif était très clair : réussir le casse du siècle !

En dynamitant dès ses premiers kilomètres l’étape alpestre la plus musclée du parcours de cette édition 2022, les jaune et noir ont empoigné le pinceau de l’audace et du déterminisme pour imprimer leur marque d’un coin à l’autre d’une toile que l’accélération de Vingegaard a transformé en chef-d’œuvre. Une mise à feu amorcée bien avant l’ascension finale du col du Granon sur laquelle le Danois a renversé le Tour. Analyse.

1. Van Aert pose la charge Christian Prudhomme a failli se faire enrhumer par plus de 30 degrés ! Le directeur du Tour de France avait à peine baissé le drapeau matérialisant le départ de cette 11e étape que Wout van Aert se dressait sur ses pédales pour initier la bonne échappée du jour. Accompagné dans un premier temps par le seul Mathieu van der Poel (qui abandonna un peu plus loin), le maillot vert vit ensuite 18 autres coureurs le rejoindre aux abords du kilomètre 30. Une manœuvre à la double visée tactique pour les Jumbo : permettre à van Aert d'engranger 20 points supplémentaires au sprint intermédiaire d'Aiguebelle (km 16) afin de consolider un peu plus encore son maillot vert, mais aussi placer le Belge en tête de course afin de le transformer ensuite en stratégique point d'appui pour Vingegaard et Roglic dans la finale de l'étape.

2. Benoot et Roglic allument la mèche À quatre kilomètres du sommet du Télégraphe (km 79), les Jumbo-Visma accélèrent considérablement l'allure au sein du groupe des favoris. Benoot donne ainsi un très sérieux coup de vis à l'approche de la bascule vers Valloire qui opère une impitoyable sélection par l'arrière pour réduire aux seuls gros bras un cercle devenu très sélect. Quelques kilomètres plus loin, Roglic et Vingegaard passent une première fois à l'offensive avant de multiplier les attaques sur les premières pentes du Galibier. Pogacar, isolé à ce moment de la course, encaisse en comblant à chaque fois les écarts en personne avant de poser lui-même une offensive. On a le sentiment d'assister à un feu d'artifice à plus de 2 000 mètres dans lequel Roglic finit par exploser.

3. Vingegaard fait tout exploser Dans la descente du Lautaret qui amène au pied de l'ultime difficulté, la voiture de Jumbo-Visma demande à van Aert de se relever afin d'attendre Roglic. Une décision que l'on peine un temps à saisir mais comme cela se regarde en tête dans le groupe Pogacar-Vingegaard, les jaune et noir ramènent alors aussi Kuss et Kruijswijck à l'avant. Les Jumbo attaquent le pied du Granon roue dans roue à un rythme effréné, comme s'ils étaient lancés dans un chrono par équipe. Les premiers étages de la fusée néerlandaise se désintègrent toutefois un peu vite puisque Vingegaard se retrouve esseulé face aux duos UAE Majka-Pogacar et Ineos Thomas-Yates. Mais l'essorage à 2 000 tours minute a bien eu l'effet escompté. Lorsque l'ancien poissonnier déclenche son réacteur à 5 kilomètres du sommet lunaire qui surplombe Briançon, Pogacar rencontre sa première véritable avarie moteur en montagne sur les routes du Tour. Les troupes de Richard Plugge et Merijn Zeeman affirmaient depuis le départ de Copenhague que le double vainqueur sortant n'était pas imbattable. CQFD !

"Tadej reste mon principal adversaire"

Son succès au Granon a ému Jonas Vingegaard qui, après son exploit, n’en revenait toujours pas.

Jonas, quel est votre sentiment ?

"Gagner une étape du Tour et revêtir le maillot jaune, c’est vraiment incroyable. Et le prendre au meilleur coureur du monde, c’est impensable."

Les écarts vous étonnent ?

"J’ai été surpris par leur ampleur. L’étape a été très dure. On a d’abord mis Wout van Aert devant. Puis, nous avons roulé à fond dès le pied du Télégraphe et ensuite au Galibier. Le but, c’était de rendre la course la plus difficile pour que cela se retourne à mon avantage. Comme je me sentais bien au Granon, j’ai attaqué."

Tout cela reposait sur une stratégie.

"On avait réfléchi à un plan, nous voulions attaquer de loin, mettre la pression d’emblée et durant toute l’étape. Je veux remercier mes équipiers et spécialement Primoz (Roglic). Il a montré combien il est un grand coureur. Combien il est généreux. Il a tout fait pour moi, il est allé chercher des ressources au plus profond de lui-même pour mettre Tadej en difficulté."

Où avez-vous trouvé l’énergie pour réussir cette performance ?

"Entendre les écarts m’a motivé, mais les trois derniers kilomètres ont été terribles. À deux kilomètres de l’arrivée, je voulais que cela en finisse. Je n’en voyais pas la fin. Pour être honnête, lors de la reconnaissance, je n’étais pas monté à vélo mais en voiture. J’ai donc eu ma première expérience du Granon aujourd’hui et je vous prie de croire que ce fut dur."

Pendant votre retour au calme, à qui téléphoniez-vous ?

"Je voulais parler avec ma copine, elle représente tout pour moi. Elle me soutient énormément, de même que ma fille, je n’aurais rien pu réaliser sans elles. Ma famille est ce qu’il y a de plus important. Je voulais partager ces moments avec elle."

Saviez-vous que Pogacar souffrait ?

"Pour être honnête, non. Je voulais tenter quelque chose. Même si je perds le maillot, je resterai fier de ce que j’ai réussi. C’est la plus grande course au monde et j’en suis le leader."

Vous avez pris le risque de tout perdre, on n’a plus vu cela au Tour depuis très longtemps.

"C’était beau d’avoir fini deuxième l’an passé, mais si je n’avais rien essayé, il y a de fortes chances que j’aurais encore fini deuxième. Je voulais aller chercher la victoire cette année. Pour l’équipe, c’est fantastique ce que nous avons réalisé. Cela montre la mentalité qui règne chez nous."

Croyez-vous que Pogacar va vous attaquer dès ce jeudi ?

"Je continue à voir Tadej comme mon principal adversaire, je m’attends à ce qu’il m’attaque chaque fois qu’il le pourra. La course restera difficile jusqu’à Paris. Il va tout faire pour me reprendre le maillot et moi, je vais tout faire pour le défendre."