C'est ce que l'on appelle la loi des séries. Passé pro en 2019, Remco Evenepoel appartient, pour la septième année de rang, à la liste des cinq coureurs nominés au titre de Flandrien (aux côtés de van Aert, Wellens, Philipsen et Merlier) que décerneront jeudi nos confrères du Het Nieuwsblad pour récompenser le meilleur cycliste belge de la saison écoulée. Un septennat qui en dit long sur la place et la constance du Brabançon au sommet de notre cyclisme mais qui traduit aussi la puissance de son rebond après un hiver 2024-2025 au cours duquel sa carrière aurait pu définitivement basculer.
Un obstacle de plus qu'a réussi à enjamber celui qui n'aura peut-être jamais aussi bien porté son surnom de Come-back Kid. Affable et détendu, le futur coureur de la formation Red Bull-BORA-hansgrohe s'est confié avec une touchante sincérité autant sur ses moments de doute que sur les espoirs qu'il nourrit à l'aube d'ouvrir une autre séquence de son parcours.
Remco, félicitations pour cette nouvelle nomination d'autant plus impressionnante lorsque l'on sait à quel point votre début de saison a été compliqué…
Je pense que je la dois à mes championnats (NdlR : de Belgique, d'Europe et du Monde), même si j'ai aussi eu de la malchance lors de la course en ligne des Mondiaux. Ce fut une année pleine d'obstacles, mais je suis chaque fois revenu à un haut niveau. Tout coureur pro sait combien il est important de poser une bonne base lors de l'entre-saison. Après une mauvaise préparation hivernale comme la mienne, on traîne un gros retard. Malgré cela, j'ai réussi à gagner huit courses de haut niveau, donc je peux parler d'une saison réussie. Mes plus grands succès ont été conquis en chrono. Sur les épreuves en ligne, je terminais souvent deuxième ou troisième. Mon principal concurrent pour le trophée du Flandrien, c'est à mes yeux Tim Merlier. Il a sprinté à un très haut niveau toute l'année. S'il gagne, ce serait tout à fait mérité.
Je ne sais plus aller dans ma poche droite. A Liège, mon bras est resté coincé dans mon maillot...
Le moment le plus marquant de votre année 2025 survient pourtant en 2024 : le 3 décembre, vous percutez la portière d'une voiture de bpost. Votre omoplate et votre clavicule droites sont fracturées, les tendons et muscles abîmés. Vous en souffrez encore aujourd'hui…
Je ne peux plus prendre de nourriture dans la poche arrière de mon maillot avec ma main droite. Je vais vous raconter une anecdote survenue lors de Liège–Bastogne–Liège. J'avais rangé deux gels sans réfléchir de ce côté-là de ma tenue et mon bras est resté coincé. Le directeur sportif, Klaas Lodewijck, a dû tenir mon maillot pour que je puisse l'en sortir (rires). Un moment assez particulier.
Cela a-t-il des conséquences sur vos performances, notamment en chrono ?
C'est pour ça qu'on me 'tape' complètement la partie droite de l'épaule, pour la stabiliser et la maintenir en position. Au début, j'avais très vite des engourdissements dans le bras droit. Mais heureusement, je peux à nouveau tenir la position. Après chaque chrono, j'ai toutefois besoin d'un solide traitement pour détendre tous les muscles autour de l'épaule.
On dit qu'Oumi stimule votre sensibilité en "tapotant" sur votre épaule lorsque vous êtes dans le canapé…
J'ai toujours une zone très peu sensible, presque insensible. Les physios et les médecins nous ont conseillé que quelqu'un avec de longs ongles gratte ou pique légèrement pour essayer de réactiver les sensations. Au début, Oumi appuyait tellement fort que ça laissait une marque, mais je ne sentais rien. Maintenant, je perçois quelque chose quand elle y va plus doucement. Mais cette semaine encore, elle a appuyé très fort et je ne sentais toujours aucune douleur. Ce n'est donc pas complètement rétabli.
L'hiver dernier, j'étais en train de glisser vers la dépression ou déjà dedans.
Quatre mois après votre accident, vous avez posté un message bouleversant sur Instagram. On y lit toute votre gratitude envers Oumi et vos parents, mais surtout on découvre combien vous avez douté, jusqu'à craindre pour votre carrière.
Au début, la blessure ne semblait pas si grave, mais c'était bien pire que prévu. Puis ce problème nerveux s'est ajouté… Là, on a sérieusement commencé à douter. Si le nerf avait été totalement endommagé, si on ne retrouvait ni mouvement ni sensation, les conséquences auraient été lourdes. Ça m'a fait très peur. Les opérations, l'immobilisation, l'impossibilité de faire quoi que ce soit… c'était extrêmement difficile. Tout le monde reprenait l'entraînement, et moi je restais huit semaines à l'arrêt, juste après cinq semaines de vacances. Le processus était lent, interminable. En plein hiver, avec la nuit qui tombe tôt… Je me suis vraiment dit : si ça ne revient pas, j'arrête. Au moins, je suis devenu champion olympique.
Votre cousin et mécanicien, Dario Kloeck, dit qu'il vous avait souvent au téléphone, mais que ce n'était plus le vrai Remco. Selon lui, vous frôliez la dépression.
Sur le moment, tu ne le réalises pas. Mais avec le recul, oui, je pense que j'étais en train d'y glisser, ou déjà dedans. Je restais toute la journée dans le canapé. Quand quelqu'un m'envoyait un message, j'avais l'impression qu'on me dérangeait. Même quand c'était bien intentionné. Si on appelait, je ne répondais plus, sauf à Dario ou à mes parents. Je me coupais du monde. Heureusement, ça s'est amélioré petit à petit dès que j'ai pu recommencer la rééducation, bouger, sortir, marcher.
Oumi vous a beaucoup soutenu, alors qu'elle vivait sa période d'examens. Pas facile pour elle…
Pas facile du tout. Vivre avec quelqu'un qui a le moral si bas, qui se renferme… Elle était dans sa dernière année à l'unif, et les examens d'hiver sont éprouvants. C'était déjà stressant pour elle, et elle devait en plus supporter que je ne sois pas agréable à vivre. D'où mon message de remerciement.
Avez-vous vécu la période la plus difficile de votre relation ?
Oui, clairement. Nous sommes époux mais aussi meilleurs amis, on s'amuse toujours ensemble. À cette époque, même si tout allait bien entre nous, nous avons affronté pour la première fois un vrai défi. Il y a eu des tensions, oui. Mais j'ai compris à temps que mes proches ne méritaient pas que je les traite ainsi.
Vous avez gagné la Flèche brabançonne au sprint face à Wout van Aert. Personne n'imaginait alors que ce serait l'une de vos seules victoires hors chrono en 2025. Votre sprint à l'Amstel, face à Pogacar et Skjelmose, reste-t-il un regret ?
La distance de sprint était la même qu'à la Flèche brabançonne, mais cette fois en plein vent contraire. Je me suis retrouvé trop tôt en tête. J'ai un peu cédé sous la pression de ces deux gars qui restaient dans ma roue en attendant leur moment. En mano a mano avec Pogacar, l'Amstel est peut-être la course qui me convient le mieux : jamais des montées trop longues, beaucoup de parties pour rouleurs. C'est une course que j'aimerais vraiment gagner.
Le Tour de France? Je dirais à 99% que je serai au départ.
Milano-Sanremo et le Tour des Flandres pourraient-ils figurer dans votre programme de courses pour 2026?
C'est envisageable, oui, mais je veux aussi être performant dans les Ardennaises, et on ne peut pas tout faire. Il faudra choisir. J'arrive dans une nouvelle équipe dont l'objectif ultime est de gagner le Tour. Donc des courses comme la Catalogne seront importantes pour tester des choses. Et on attend de connaître le parcours du Giro. Selon ce choix, on planifiera ma saison. En tout cas, je commencerai assez tard, en Algarve ou lors de l'UAE Tour.
Les chronomen ne sont pas gâtés par le parcours du Tour. Vous le ferez quand même ?
Je dirais à 99 % que je serai au départ.
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