ENVOYÉ SPÉCIAL À L'ALPE-D'HUEZ

Dans la vie, il est des choses qui comptent plus que d'autres. Des peines qui marquent, des joies qui restent. Hier était un jour béni pour Frank Schleck, un de ceux qui restent à jamais gravés dans la mémoire. En fin de matinée, au départ de Gap, sur l'Avenue Maréchal Foch, le Luxembourgeois cherchait l'ombre et répondait poliment à quelques-uns de ses compatriotes venus l'encourager, essayer de lui faire prendre conscience que l'étape qui s'annonçait pourrait lui sourire. «C'est vrai, je n'ai pas assez confiance en moi», reconnaît le vainqueur de la dernière Amstel Gold Race qui, une fois la ligne d'arrivée franchie en vainqueur de cette 15 éme étape, était tombé dans les bras de Martine, sa fiancée, puis, au pied du podium, il n'avait pu retenir ses larmes. «Gagner à l'Alpe d'Huez, c'est quelque chose de vraiment très spécial. Je vais sans doute réaliser plus tard. Les autres croient plus en mes capacités et me disent toujours d'être plus ambitieux, d'oser attaquer.»

Même s'il vient à gagner, comme on le pense, de très grandes courses dans le futur, Frank Schleck n'oubliera jamais le mardi 18 juillet 2006. Dès le départ de la première des trois étapes des Alpes censées nous livrer le nom du successeur de Lance Armstrong, le coureur grand-ducal se retrouva dans le groupe de vingt-cinq hommes qui s'étaient extraits à toute vitesse (plus de 50 km couverts dans la première heure) du peloton sur les contreforts de l'Izoard. «Comme j'étais le mieux classé au général (NdlR: 20 éme à 10 '06 de Pereiro, deux secondes devant Merckx, lui aussi présent dans le groupe), plusieurs coureurs ont essayé que je me laisse distancer afin que l'échappée obtienne plus de chance d'aller au bout», expliquait encore Frank Schleck après l'étape. «Mais avec Bjarne (Riis), on a décidé de rouler, cela faisait le bonheur de Carlos (Sastre, 6 éme au classement et leader de la CSC). J'avais Zabriskie et Voigt avec moi, ils ont fait un boulot formidable pour maintenir l'allure et nous permettre d'arriver au pied de l'Alpe avec une avance confortable. Je les remercie du fond du coeur.»

Le coureur de Mondorf-les-Bains, fils de l'ancien professionnel Johnny Schleck, chez Pelforth et Bic où il fut équipier d'Ocana, Mortensen, Agostinho et... Jean-Marie Leblanc, vit progressivement, au fil des vingt et un virages et 13,800 km de grimpée sèche (7,9 pc de moyenne) mais régulière (11,5 pc), augmenter ses chances tandis que, un à un, au gré des accélérations, ses anciens compagnons d'échappée se faisaient distancer. Finalement, seul Damiano Cunego resta aux côtés du Luxembourgeois. «Je savais que je devais me débarrasser de lui car il est plus rapide que moi», poursuivit l'ancien champion grand-ducal. «Alors, je me suis fait violence et j'ai attaqué à deux kilomètres de la ligne.»

Et Frank Schleck s'envola vers la victoire, empruntant le sillage de Charly Gaul, l'Ange de la montagne, récemment décédé, et qui reste le dernier vainqueur luxembourgeois du Tour (1958).

© Les Sports 2006