ENVOYÉ SPÉCIAL EN ITALIE ERIC DE FALLEUR

Sur la Via Roma, à quelques dizaines de mètres de la ligne, terminant en roue libre, Tom Boonen s'est relevé et le champion du Monde, sourire carnassier aux lèvres, a levé les bras au ciel. Sur sa gauche, Luca Paolini, son ancien équipier, passé à la Liquigas cet hiver, en a profité pour sauter le porteur du maillot arc-en-ciel mais le petit Italien ne figure aujourd'hui qu'à la 3e place du classement de la 97e édition de Milan-Sanremo. Car Alessandro Petacchi s'était en fait montré le plus rapide du premier peloton venu mourir sur les talons de Filippo Pozzato, le lieutenant de luxe de Tom Boonen, rescapé d'une échappée de six hommes née sur les pentes et dans la descente du Poggio, et qui a samedi, à 24 ans, décroché le premier grand succès au- quel on le prédestinait depuis longtemps. Démarrant aux 400 mètres, Pippo Pozzato avait pu, en effet, se soustraire à la meute lancée à ses trousses.

«Il y a longtemps que j'avais compris que Pippo allait gagner», expliquera Tom Boonen une heure plus tard, douché et rhabillé, après s'être soustrait à la folie qui avait prévalu sur la ligne d'arrivée, dans les minutes qui suivirent le triomphe de son jeune équipier.

Tom Boonen semblait avoir été bel et bien battu par Petacchi et l'on pouvait croire que l'Anversois avait finalement été tout heureux de voir la victoire revenir dans le clan des Quick Step grâce à la manoeuvre de son partenaire. C'est sans doute moins évident que les images et le résultat brut ne le laissent penser.

«D'abord, j'ai travaillé derrière pour briser la poursuite, et ça coûte des forces », expliquera un Boonen particulièrement détendu. «Ensuite, j'ai eu peur de lancer le sprint, de déborder Pozzato et d'être éventuellement battu par Petacchi. Mais même si j'avais été seul à passer Pippo, qu'au- rait-on dit?»

Et puis, une fois encore, le champion du monde avait été victime d'un ennui technique en lançant son sprint. Comme ce fut déjà plusieurs fois le cas (au Tour 2004, au récent Tour du Qatar, à Paris-Nice...), la chaîne du Campinois a patiné, brisant son élan, lorsqu'il a essayé de la faire passer de son pignon arrière de douze dents sur le onze.

«Il faut absolument trouver une solution», poursuivit calmement Boonen dont on imagine qu'il aurait été plus virulent si cet incident l'avait par exemple privé de la victoire ou s'il était survenu à l'arrivée du Tour des Flandres. «C'est incroyable, ça ne peut plus arriver...»

On lira par ailleurs que dans l'équipe Quick Step-Innergetic on n'a évidemment pas cherché à faire la publicité de ce nouvel ennui et que chacun cherche à enrayer ce problème récurrent qui survient au paroxysme de l'effort lorsque Tom Boonen déploie une puissance phénoménale («Une puissance maximale et ponctuelle de 1.500 à 1.600 watts, comparable à celle développée par les plus grands sprinters sur piste», nous disait récemment le docteur Vanmol, médecin de la formation). En attendant, son accessit satisfaisait amplement le champion du monde.

« Pippo est un chouette gars et ce succès va lui faire du bien, poursuivait-il. Et à moi aussi. Ce n'est pas plus mal que je n'aie pas gagné. Il n'y en a que pour Boonen. C'est toujours de moi dont on parle. C'est bien que l'on montre qu'il y a d'autres possibilités dans l'équipe que Paolo (Bettini) et moi. Maintenant, pour mes classiques qui arrivent, nous sommes dans la meilleure situation possible car la pression est sur nos adversaires.»

© La Libre Belgique 2006