La scène se déroule après le Tour d'Espagne 1998. Guéri du cancer et de retour à la compétition, Lance Armstrong se classe 4e de la course et reçoit un courriel de Johan Bruyneel. «Tu seras beau sur le podium du Tour de France», lui écrit l'ancien cycliste belge. Le 4 novembre, l'équipe US Postal d'Armstrong annonce la nomination de Bruyneel au poste de directeur sportif.

«Lance agit souvent par instinct»

Depuis, Armstrong et Bruyneel sont inséparables sur le plan professionnel. L'Américain a battu l'an passé le record de victoires sur le Tour et Bruyneel est devenu l'un des directeurs sportifs les plus titrés du peloton. «A l'époque où je suis arrivé, l'équipe ne marchait pas très bien et Lance avait suggéré quelques changements», se souvient Bruyneel. «Ma retraite de coureur est arrivée au bon moment. Lance est un gars qui agit souvent par instinct, il a eu l'impression que ce serait bien avec moi. Ce n'était vraiment pas ce que j'avais prévu. J'ai pris la décision sans vraiment savoir ce que j'allais faire ni comment et on a commencé à très bien travailler ensemble.»

Au moment de leur rencontre, Bruyneel n'envisageait pas de se reconvertir en directeur d'équipe. Quant à Armstrong, affaibli psychologiquement et physiquement par sa maladie, il ne savait plus trop quel tour donner à sa carrière. Une fois guéri, aucune des grandes équipes ne lui avait proposé de contrat et il avait donc accepté une offre de l'US Postal à la fin de l'année 1997. «Johan Bruyneel est la première personne qui a mis le Tour de France et Lance Armstrong dans la même phrase», a déclaré un jour le sextuple vainqueur du Tour à sa biographe, Sally Jenkins.

Sous la houlette de l'ancien coureur de la Once, Armstrong, capable à ses débuts de battre à peu près n'importe qui dans les courses d'un jour, s'est métamorphosé en grand coureur de Tours. Avant de travailler avec Bruyneel, l'ancien champion du monde n'avait rien à voir avec le monstre de professionnalisme qu'il est devenu, capable de passer des semaines à reconnaître méticuleusement toutes les étapes de montagne de la Grande Boucle.

«J'ai beaucoup appris d'Armstrong»

Aurait-il pu gagner le Tour sans son mentor? «C'est une question difficile, mais je ne pense pas», estime Bruyneel. «Quand je l'ai rencontré, il était heureux d'être de retour à un bon niveau, et jusqu'en 1999 il était prêt à se concentrer à nouveau sur les classiques de printemps. Mais je ne devrais pas répondre à cette question. Si je ne l'avais pas rencontré, je ne serais pas devenu directeur sportif.»

En l'espace de sept ans seulement, Bruyneel, vainqueur notamment de deux étapes du Tour de France et du Grand Prix des nations dans sa vie de coureur, s'est bâti un palmarès de rêve à la tête de l'équipe de son protégé: six Tours de France, un Tour d'Italie avec Paolo Savoldelli, un Tour d'Espagne avec Roberto Heras en 2003. L'an passé, ses hommes ont raflé près de quarante victoires toutes courses confondues. «J'ai appris beaucoup d'Armstrong», dit Bruyneel. «Je suis vraiment plein de gratitude pour ce qu'il m'a apporté au cours des sept dernières années. On a grandi ensemble, on a une relation très belle et nous avons appris beaucoup l'un de l'autre. C'est marrant, l'autre jour, je ne sais plus exactement de quoi il s'agissait, mais on s'est retrouvé à dire exactement la même chose au même moment.»

Le 24 juillet prochain sur les Champs-Elysées, Armstrong prendra sa retraite. Le lendemain, il partira en croisière en Méditerranée avec ses enfants et sa compagne, la chanteuse Sheryl Crow.

Bruyneel, lui, poursuivra sa carrière à la tête de l'équipe Discovery Channel, dans un relatif anonymat. «On ne peut pas le remplacer, il n'y a personne en deuxième ligne vraiment capable de combler le vide et de faire ce qu'il fait, reconnaît notre compatriote. Endosser le rôle de leader de l'équipe sera difficile. Nous devrons tous changer un peu de mentalité quand Lance prendra sa retraite. On devra placer la barre un peu plus bas et se contenter d'autres choses.»

© Les Sports 2005