Le soleil qui brille encore au-dessus de la ville en ce début de soirée fait briller ses plus beaux charmes. Les terrasses, qui accueillent de nouveau des clients depuis début mai, font renaître Turin après des mois douloureux.

L’image ne s’applique pas qu’à la cité piémontaise. Remco Evenepoel va y entamer dès samedi l’écriture du deuxième chapitre d’une ascension brutalement stoppée il y a neuf mois au Tour de Lombardie.

Après une longue traversée du désert et une reconstruction aussi mentale que physique, le prodige de Schepdaal a des fourmis dans les jambes. Il a hâte de retrouver sa place au sein d’une équipe qui lui a toujours témoigné un soutien indéfectible. Ce jeudi, il a rappelé son bonheur d’être de retour. Et a tenu à calmer les attentes à son sujet, même si se cache derrière son sourire malicieux l’envie de réussir quelques coups fourrés.

Un risque à prendre

Le choix de Remco de reprendre par une épreuve de trois semaines peut surprendre. "C’est un risque à prendre", dit-il. "La course demeure une grande inconnue pour moi. À l’entraînement, tout va bien, mais je sais que la compétition, c’est autre chose. Comment mon organisme va réagir ? Je ne le sais pas. Nous verrons au jour le jour. Je n’ai pas repris plus tôt parce que l’on a voulu prendre le temps de bien faire les choses. On n’a pas voulu fixer une rentrée trop hâtive."

Koen Pelgrim, son entraîneur, ajoute : "Remco n’a repris les entraînements qu’en février. Cela ne lui a pas donné l’opportunité de s’aligner sur des courses plus tôt. On avait pensé au Tour de Romandie mais on redoutait le mauvais temps, pas idéal quand on a eu une blessure comme la sienne. Notre choix fut le bon car il y a fait très mauvais."

S’il est difficile d’imaginer que le Brabançon n’a pas une idée derrière la tête, l’intéressé préfère jouer la prudence. "Ce Tour d’Italie s’inscrit parfaitement dans ma préparation pour les Jeux olympiques, qui demeurent mon grand objectif de l’année."

À Tokyo, il fondera beaucoup d’espoir sur son contre-la-montre, un exercice dans lequel il excelle et qu’il va déjà redécouvrir samedi. "Il est important pour moi d’en faire le plus possible avant les Jeux. Tout le monde sait que j’apprécie le chrono."

Quant à savoir s’il se sent en mesure de rivaliser avec Filippo Ganna, le grand favori, il répond : "Je donnerai tout…"

Il s’attend, en tout cas, à un début de Giro chargé en émotions. "Je ne parlerais pas de renaissance mais il est clair que cela me fait du bien d’être de retour. Je sais que les premiers jours, je serai traversé par pas mal de sentiments. Mais, après, la course prendra le dessus."

Quand on insiste un peu en lui demandant s’il ne nourrit quand même pas des envies de victoire, il répond : "Tu ne peux pas affirmer que tu t’es préparé à 100 % pour un grand tour si tu n’as pas participé à une seule course avant. Or, moi, ça fait presque dix mois que je n’ai plus roulé en compétition."

Lui préfère mettre en avant l’état d’esprit qui l’anime depuis qu’il est remonté sur un vélo. "Mon but, c’est profiter et encore profiter. Je suis vraiment heureux de retrouver tout le monde, à commencer par mes équipiers."

Dont un Joao Almeida qu’il se dit déterminé à aider au cas où le Portugais se trouverait en position aussi favorable que l’an dernier (il termina 4e après avoir porté le maillot rose pendant de nombreux jours.). "Qui je vois comme favori à la victoire finale à Milan ? Joao va vous dire que c’est moi et moi je vous annonce que c’est lui. En fait, nous allons nous partager le maillot rose."

D’humeur très souriante, Evenepoel botte en touche lorsqu’on lui demande ce qu’il attend des étapes de montagne. "Ce que je compte faire à ce moment-là ? Vous le verrez à la télévision", lance-t-il. Il découvrira des cols à plus de 2 000 mètres d’altitude. "Je me suis déjà entraîné à pareille altitude, mais en course, ce sera sans doute autre chose. On verra bien ce que cela donnera."

Une incertitude entoure aussi son comportement au sein du peloton. "Ça ne me fait pas peur du tout. Et puis, je ne suis pas seul à rouler. Si les autres sont nerveux, je peux l’être aussi."

Ce qui est certain, en revanche, c’est que Remco Evenepoel a un appétit d’ogre. Et comme, avec lui, le champ des possibles est très vaste…

"En dix mois, j’ai frôlé la dépression"

Il revient de loin. Même s’il a tenté de les effacer de sa mémoire, les images de son corps couché sur le flanc droit dans un ravin lui reviennent encore à l’esprit. Il n’oubliera pas non plus ce visage blême traduisant l’énorme souffrance qui l’habitait alors. Cette terrible chute survenue le 15 août dernier dans la descente du Mur de Sormano lui a causé bien des tourments. Elle l’a martyrisé. Dans son corps et dans sa tête. Elle l’a plongé dans le doute, lui qui semblait hermétique à toute forme d’incertitude.

"Franchement, je suis passé par des sales moments", se rappelle-t-il. "J’ai ressenti une très grande tristesse. En dix mois sans course, j’ai frôlé la dépression."

Il a aussi dû mordre sur sa chique plus d’une fois. "Je me souviens de la toute première fois que je suis remonté sur un vélo pour une sortie à l’extérieur. Ça a été le jour le plus douloureux de ma vie après ma chute."

On ne sait pas si samedi sera le plus joyeux de tous, mais on comprend parfaitement pourquoi il n’envisage ce Giro que sous le signe du plaisir. "Je n’ai pas eu le temps de regarder beaucoup de courses au cours de ces derniers mois parce que je me suis entraîné d’arrache-pied, mais il est clair que les résultats de mes équipiers m’ont motivé."

Et le bail de cinq ans signé entre-temps avec Deceuninck-Quick Step l’a libéré. "Une telle marque de soutien décuple ta confiance en toi", conclut-il dans un sourire.