Neuf ans après avoir quitté la présidence de l’Union cycliste internationale, Hein Verbruggen défend son bilan.

En parfait businessman, Hein Verbruggen aimerait voir le cyclisme devenir plus rentable qu’il ne l’est. "Traditionnellement, le cyclisme est resté longtemps un circuit basé sur le moins cher… Les organisateurs ne payaient pas les coureurs et les équipes voulaient courir pour montrer leur pub. Donc, les organisateurs n’ont pas l’habitude de les payer. Encore aujourd’hui, une équipe reçoit 7 500 € au Tour des Flandres et peut-être 50 000 € pour le Tour. Dans d’autres sports, c’est beaucoup plus. Pourquoi les équipes sont si fragiles ? Parce que 90 % de leurs rentrées proviennent du sponsoring. Les villes aussi ne payaient pas les organisateurs. Le deal, c’était "Je viens avec mon spectacle contre vos facilités" . C’est sur base de zéro-zéro. C’est l’origine de notre pauvreté et là, c’est en train de changer."

Il y a du chemin à faire. "Les gens crient toujours quand ils doivent payer, surtout s’ils n’ont pas l’habitude. Ecclestone (NdlR : le patron de la F1) voyage de ville en ville avec son cirque. L’athlétisme a compris cela plus vite aussi que le cyclisme. Le tennis aussi, bien sûr. Si une ville, une région ou un pays veut le Mondial d’athlétisme, un meeting ou un tournoi de tennis, il faut cracher ! Vingt-deux millions pour un Grand Prix de F1. Sotchi débourse 40 millions pour avoir les Jeux d’Hiver. Et, à cela, il faut encore ajouter le coût du stade, du circuit, des infrastructures..."

Pour le Néerlandais, le World Tour s’inscrit dans cette logique. "Ça commence un peu dans le cyclisme. L’UCI le fait avec le Mondial depuis quelque temps. C’est aussi l’idée du ProTour. On a un peloton et on dit, on va là ou là, avec tout le barnum, on fait une belle course, un beau spectacle. On fait payer les villes comme c’est le cas depuis quelques années à Pékin ou au Canada. À Pékin, l’UCI a demandé un montant important et elle fait du bénéfice. Elle devrait partager cela avec les équipes et les coureurs."

De quoi êtes-vous le plus fier ?

En 1991, j’ai pris en main une Fédération moribonde, presque en faillite. Quand je suis parti, l’UCI était saine. Nous avions retrouvé notre force, avec quinze ou seize millions de francs suisses en caisse. Il n’y avait plus qu’un seul siège et 75-80 personnes travaillaient pour l’UCI. Nous avions créé le Centre mondial du cyclisme. Aucun sport n’a un truc pareil. Ça a été le travail de ma vie.

Pourtant, l’image du cyclisme est écornée.

Malheureusement, on parle toujours du dopage, mais le cyclisme est respecté aujourd’hui. Il est dans le groupe des sports importants aux Jeux. On s’est diversifié, la route, la piste, le VTT, le BMX sont au programme olympique. On a vu le succès immense du cyclisme à Londres avec un ou deux millions de spectateurs pour les courses sur route. On est devenu un sport mondial. Sa popularité avec le cyclotourisme est immense, c’est devenu un sport ultramoderne. Allez au Mont Ventoux. Il y a des jours où cinq mille personnes l’escaladent.

Quel est votre apport ?

Ce que j’ai réalisé l’a été avec une belle équipe. J’étais entouré de nombreuses personnes, je suis nul au niveau technique cycliste, je n’ai jamais été coureur. Je suis peut-être un bon organisateur. J’ai pu déléguer à des personnes excellentes, notamment pour les règlements. Ensemble, on a pu donner une place à l’UCI dans le cyclisme. Ma contribution, c’est que je sais organiser, que j’avais une vision à long terme. Par exemple, j’ai compris que tout ce qui avait deux roues devait rejoindre le cyclisme.

Mais encore ?

Nous nous sommes professionnalisés. Au début, à la Fédé , nous étions des amateurs. Je me souviens d’avoir rencontré Greg LeMond. Il était entouré d’un avocat, d’un fiscaliste, d’un médecin… Pour cela, il a fallu trouver de l’argent.

Certains grincent régulièrement des dents à ce sujet.

C’est vrai, les organisateurs ont dû payer un peu plus cher, les équipes aussi, mais les commissaires de course sont devenus plus professionnels, plus entraînés, mieux préparés. Avant, c’était les organisateurs qui décidaient, qui étaient maîtres dans leur course. Il fallait des arbitres. Sans parler de la lutte contre le dopage qui coûte énormément d’argent, ça coûte deux ou trois millions par an à l’UCI. Le statut du coureur aussi s’est amélioré. Fin des années 80, il n’y avait rien, aucun règlement n’imposait aux équipes d’avoir des assurances, il n’y avait pas de politique sociale. Les coureurs étaient des esclaves, souvent payés au noir. Maintenant, il y a un salaire minimum, une sécurité sociale, des assurances, les coureurs cotisent à un fonds de pension…